Avis aux non-initiĂ©s : cet article rĂ©vèle de nombreux Ă©lĂ©ments de l’intrigue et de l’histoire du Vieux Royaume, notamment de Janua Vera, Le Sentiment du fer, Gagner la Guerre et Le Chevalier aux Ă©pines.
Introduction
I. Démarche personnelle
…Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs
Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle,
Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs,
N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle ;
Vous les avez couverts, poudre des parchemins !
Vous seules les savez, vierges aux longues mains !
Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes,
Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous ?
Sous quelle tombe oĂą l’on prie Ă genoux ?…
Extraits du poème Les Cathédrales de Germain Nouveau (1851 – 1920)
En lisant pour la première fois Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski, j’ai confusément songé à ces mots que Germain Nouveau sut si bien coucher sur le papier : j’avais là affaire à un bâtisseur de cathédrale des mots, un royal ouvrier du monde imaginaire, un divin sculpteur de la langue française, et qui, grâce au Ciel, n’est pas un illustre anonyme !
Je n’écris pas ces lignes par sotte flagornerie. J’étais alors en voyage en Belgique, à l’été 2022, et j’ai prestement avalé, en moins de dix jours, les 982 pages de l’édition de poche Gallimard de Gagner la guerre, paru initialement en 2009 chez Les Moutons électriques.
Tout lecteur chevronné sait ce que cela signifie. Lorsque, des fonds sablo-vaseux, ô combien inégaux, de la production littéraire, surgit une perle, nous nous muons en ama, serrant jalousement notre précieuse trouvaille contre notre sein.
Après cela, je devins insatiable. J’ai frénétiquement dévoré le cycle celtique Rois du Monde de l’auteur (I – Tome 1, Même pas mort, II – Tome 2, Chasse Royale : De meute à mort, II – Tome 3, Chasse Royale : Les Grands Arrières, II – Tome 4, Curée Chaude. Parus entre 2013 et 2020) que j’avais découvert par hasard, des années auparavant, dans la médiathèque publique de mon enfance, alors que je n’avais que douze ou treize ans, sans jamais dépasser le premier tome.
Parallèlement, je mettais la main sur les autres réceptacles de cet univers fantasmagorique : les recueils de nouvelles Janua Vera (2007) et Le Sentiment du fer (2015).
Ultime friandise, celle offerte de pouvoir faire main basse sur les trois tomes du Chevalier aux Ă©pines (Tome 1 : Le Tournoi des preux, Tome 2 : Le Conte de l’assassin, Tome 3 : Le DĂ©bat des dames) sur une pĂ©riode de temps très ramassĂ©e (2023 – 2024).
C’est seulement pour la prĂ©paration de cet Ă©crit que j’ai pu parachever mon tour d’horizon de l’univers du Vieux Royaume en lisant Comment Blandin fut perdu (2016) qui rassemble cette nouvelle et MontefellĂłne (2009).
Il m’a fallu du temps pour trouver la résolution de prendre la plume pour ce commentaire. Après tout, le génie s’embarrasse-t-il de cornette ? A-t-il besoin que sa matière passe par la clepsydre d’un esprit moins fin ? Probablement pas mais Jean-Philippe Jaworski est l’auteur moderne, tous genres confondus, dont les créations m’ont le plus fait vibrer. Elles méritent donc un hommage autant qu’une mise en avant pour bénéficier d’un lectorat plus étendu. En effet, le genre médiéval-fantastique / fantaisie-épique du récit a tendance à avoir un effet de répulsoir.
Le mĂ©diĂ©val-fantastique conserve pourtant, auprès d’une partie du lectorat « sĂ©rieux », une rĂ©putation de littĂ©rature adolescente ou de refuge pour « geeks Ă lunettes ». Le clichĂ© est paresseux, mais il n’est pas nĂ© de rien : depuis Tolkien (1892 – 1973), le genre a engendrĂ© une production plĂ©thorique, parfois brillante, souvent singulièrement mĂ©canique, voire mĂ©diocre.
Qu’on me pardonne le blasphème : plusieurs monuments reconnus du genre me sont ainsi tombés des mains : La Compagnie noire (Glen Cook), L’Assassin du roi (Robin Hobb), La Voie des rois (Brandon Sanderson) ou L’Apprenti d’Araluen (John Flanagan), entre autres. Ne s’improvise pas Tolkien qui veut !
La fantasy a depuis longtemps débordé les rayonnages spécialisés : jeu de rôle, jeu vidéo, bande dessinée, cinéma et séries ont diffusé ses motifs dans toute la culture populaire. Ce succès même entretient parfois la méfiance d’un lectorat qui confond volontiers diffusion massive et indigence littéraire. C’est précisément pourquoi Jaworski mérite d’être sorti de cette case.
Il serait trop simple de cantonner les romans du Vieux Royaume à leur seul genre littéraire. À mes yeux, ce sont de véritables OLNI – objets littéraires non identifiés – pour plusieurs raisons que je développerai peut-être un jour. Contentons-nous de rappeler qu’au-delà de la richesse et de la cohérence de son univers, sur lesquelles porte ce commentaire, Jaworski se révèle un authentique mélodiste du verbe. Son style délié procure un plaisir comparable à celui qu’offrent les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand ou le Cyrano de Rostand : même virtuosité verbale, mêmes phrases ciselées, mêmes éclats d’esprit pur. Reprenant les codes du roman picaresque, du médiéval-fantastique tolkienien et de la langue classique, il en tire une œuvre résolument neuve.
II. Auteur et genèse de l’univers
« Mieux vaut lire un homme que dix livres. »
Citation extraite des Causeries du Lundi de Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869)
Avant que de décrire et décortiquer les subtilités de l’univers du Vieux Royaume, il s’agit de donner un bref aperçu de l’homme qui est son maître d’œuvre.
Ancien professeur de français à Nancy et agrégé de lettres, Jean-Philippe Jaworski cultive une allure presque à rebours de la luxuriance de sa prose. Avec son faux air de Jean-Pierre Darroussin dans Le Bureau des Légendes, on lui accolerait volontiers le nom de code Socrate.

C’est à l’écoute de son timbre posé et de sa faconde imagée que l’on reconnaît l’auteur surdoué. Ce puits de culture a d’abord fait ses armes dans le jeu de rôle, découvert en 1983 grâce au Jeu de Rôle des Terres du Milieu (JRTM). Il a plus tard créé deux jeux marquants : Tiers Âge (2001), inspiré de l’univers de Tolkien et conçu alors qu’il se relevait d’un accident de santé, puis Te Deum pour un massacre, publié pour la première fois en 2005, dont les intrigues plongent au cœur des guerres de religion du XVIᵉ siècle. Ce dernier prolongeait l’élan d’un jeu de plateau également imaginé par lui, Rouge Renaissance. Jaworski raconte combien le film La Reine Margot de Patrice Chéreau fut pour lui un choc esthétique, catalyseur de son ardeur créatrice, alors que la Renaissance n’était pas, au départ, sa période de prédilection. À ses yeux, cette époque, annonciatrice des Temps modernes, marquait en effet la fin du merveilleux.
Ce détour par la Renaissance est heureux puisque c’est très probablement à lui que l’on doit Gagner la Guerre, la société ciudalienne étant plus proche du Quattrocento et du Cinquecento italien que du Moyen Âge classique1.
Bien que prolixe dès son plus jeune âge ; il envoie ses premiers manuscrits à l’âge de dix-huit ans, ce « graphomane pathologique » comme Jaworski se décrit lui-même, trouve le chemin du succès littéraire sur le tard par le biais du recueil de nouvelles.
L’univers du Vieux Royaume naît presque par accident. Tout commence par une obscure querelle sur un forum rôliste : d’un côté, les partisans de l’idée que Donjons & Dragons ne se prête qu’au schéma « PMT » (Porte-Monstre-Trésor) ; de l’autre, Jean-Philippe Jaworski est un thuriféraire de la cause adverse, qui soutient au contraire que le jeu peut servir à bien d’autres fins : politique, voyage, enquête. Ses premiers scénarios situés dans le Vieux Royaume sont ainsi conçus comme des arguments tangibles dans cette disputatio. Il répond ensuite à la demande d’un ami enseignant expatrié à Singapour, qui souhaite du matériel de jeu de rôle pour initier ses élèves. Jaworski lui envoie ses premiers scénarios du Vieux Royaume ; les retours enthousiastes de ce proche le décident alors à adapter cette matière brute pour des appels à textes, qui mèneront à la publication de Janua Vera.
Parmi les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires qui ont nourri Jaworski dès sa jeunesse, celui-ci ne cache pas son admiration pour l’œuvre de Tolkien, mais son imaginaire procède d’un faisceau d’influences beaucoup plus vaste (que je vais dĂ©tailler plus avant sans prĂ©tendre Ă l’exhaustivitĂ©).
La matière mythologique et légendaire lui vient aussi bien des Métamorphoses d’Ovide que des romans arthuriens de Chrétien de Troyes. Son goût pour la reconstitution des mondes anciens et pour l’épopée historique trouve quant à lui des échos dans Salammbô de Gustave Flaubert, recréation de la Carthage du IIIᵉ siècle avant notre ère, ou dans La Légende des siècles de Victor Hugo, qui transforme l’histoire de l’humanité en une succession de tableaux épiques. À cette veine s’ajoute le médiévalisme romantique du XIXᵉ siècle, notamment celui de Walter Scott.
Sa culture de l’imaginaire français s’est toutefois nourrie davantage du fantastique que de la fantasy proprement dite. Jaworski dit ainsi avoir dévoré dans sa jeunesse Théophile Gautier, Charles Nodier, Prosper Mérimée, Guy de Maupassant, Villiers de l’Isle-Adam, Barbey d’Aurevilly, Marcel Brion, Jean Ray ou encore Yves et Ada Rémy.
Julien Gracq constitue une autre référence, sans doute surtout pour sa prose poétique et envoûtante, marquée par le surréalisme et par une attention presque hypnotique aux paysages et aux atmosphères.
D’autres lectures paraissent avoir nourri plus directement son goût pour les caractères, les milieux et les zones d’ombre de l’histoire. Jaworski évoque ainsi les romans d’étude de caractères du XVIIᵉ siècle, mais aussi Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Là -bas de Joris-Karl Huysmans, qui entrelace l’enquête de Durtal sur Gilles de Rais avec le satanisme et l’occultisme fin-de-siècle, et Gilles et Jeanne de Michel Tournier, réinterprétation mythique et symbolique des destinées de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais, témoignent d’un autre attrait : celui pour une histoire réelle que la littérature peut charger de mystère, de sacré et de monstruosité.
À ces grands modèles s’ajoutent enfin des références contemporaines. Parmi les auteurs de fantasy qui l’ont nourri ou ont pour lui une « vertu d’émulation », Jaworski cite Robert Holdstock, Susanna Clarke, Terry Pratchett, Guy Gavriel Kay, Robin Hobb et George R. R. Martin. Plus surprenante est l’influence de Walter Jon Williams, notamment Câblé et Sept jours pour expier : écrivain avant tout associé à la science-fiction et au cyberpunk, il rappelle que les références narratives de Jaworski débordent largement le cadre médiévalisant de la fantasy.
Jaworski voit d’ailleurs dans le roman historique l’une des racines de la fantasy et cite, à ce titre, des auteurs aussi différents que Paul Kearney, Pierre Pevel, Fabien Cerutti, Justine Niogret ou Javier Negrete. Il rappelle également que George R. R. Martin revendique lui-même l’influence des Rois maudits de Maurice Druon. Ces auteurs ne constituent donc pas nécessairement tous des influences personnelles au même degré, mais permettent à Jaworski de penser la continuité entre roman historique et fantasy.
À ces références littéraires s’ajoutent des sources relevant davantage de la documentation historique et de la culture visuelle : les récits de bataille de l’historien Alessandro Barbero, notamment ses travaux sur Andrinople et Waterloo, ou encore les bandes dessinées de Jacques Martin (Xan / Jhen, série à l’esthétique particulièrement léchée située dans la France de la guerre de Cent Ans au lendemain de l’immolation de Jeanne d’Arc ; celle-ci continue d’ailleurs à jouer un rôle dans la série, tout comme Gilles de Rais, l’un de ses personnages importants, renouant ainsi avec l’univers de Gilles et Jeanne).
Ces lectures nourrissent à des degrés divers toutes les dimensions du Vieux Royaume : la construction et l’onomastique des personnages, la matière mythologique, le cadre historique fictif, la peinture des sociétés ou encore la manière de représenter la guerre. Leur influence se fait sentir jusque dans la langue. Jaworski cite ainsi François Villon et Raymond Queneau : le premier pour son lexique et son imaginaire de la pègre médiévale, le second pour son travail sur l’oralité et la langue parlée ; autant d’apports qui contribuent notamment à façonner le jobelin des truands de Ciudalia.
Ce qui sĂ©pare un Jaworski de pairs Ă©crivains de mĂ©diĂ©val-fantastique moins douĂ©s, ce ne sont pas seulement ses amours livresques mais plutĂ´t sa facultĂ© de penser ses romans en universitaire et en historien. Il procède en vĂ©ritable documentaliste, puisant Ă la fois dans les analyses de mĂ©diĂ©vistes tels que Georges Duby et dans les Ă©crits mĂŞmes des contemporains du Moyen Ă‚ge. Pour la scène du Tournoi de l’Immortelle dans Le Tournoi des preux, il s’appuie notamment sur le TraitĂ© de la forme et devis comme on fait les tournois de RenĂ© d’Anjou (1409 – 1480), dit « le Bon Roi RenĂ© », qui lui fournit un modèle direct pour la reconstitution des rites et du dĂ©roulement des joutes. Ces sources d’inspiration acadĂ©miques et ce travail prĂ©alable d’archiviste sont clĂ©s pour aider Ă comprendre le caractère immersif de l’univers du Vieux Royaume qui repousse loin les frontières de ce que Samuel Coleridge a appelĂ© un peu lourdement « la suspension consentie de l’incrĂ©dulité ».
On trouve une manifestation particulièrement éloquente de cette double démarche dans les épigraphes dont Jaworski parsème systématiquement ses récits. Dans le corpus du Vieux Royaume recensé plus bas, on en compte pas moins de quatre-vingt-huit, placées en tête des nouvelles, des romans et de leurs chapitres. Elles composent, mises bout à bout, une sorte de bibliothèque miniature où se côtoient littérature antique et médiévale, poésie, moralistes classiques, fantastique, philosophie, anthropologie, historiographie, traités d’armes, proverbes et même formules rituelles.
Certaines sont de véritables petites pièces d’archives, choisies moins pour le prestige de leur auteur que pour la lumière très précise qu’elles jettent sur le chapitre qu’elles introduisent. D’autres révèlent chez Jaworski de véritables « auteurs-outils », auxquels il revient lorsqu’il souhaite convoquer un registre particulier : Chrétien de Troyes apparaît cinq fois et fournit naturellement la grammaire de la chevalerie, de la féerie et de l’amour courtois ; Jean de La Bruyère quatre fois, pour observer les mœurs, la cour et les ressorts peu reluisants de la société ; François Villon quatre fois, lorsqu’il est question des marges, du corps, de l’exil ou de la langue des mauvais garçons ; Victor Hugo trois fois, généralement dans un registre épique ou dramatique. Borges, Machiavel, Baltasar Gracián, Jean Giono, Baudelaire, Pierre Jean Jouve, Renaud de Beaujeu et le pseudo-Gautier Map reviennent chacun à deux reprises. Plus révélateur, Tolkien, pourtant tutélaire dans la formation de Jaworski, n’est cité qu’une seule fois : ces épigraphes ne constituent donc pas tant un répertoire de ses influences qu’un arsenal intellectuel et littéraire complet. Elles donnent à voir, à échelle réduite, la méthode même de l’auteur : prélever dans des siècles de littérature, d’histoire et de savoirs les fragments susceptibles de donner chair et profondeur à son propre monde.
Ce monde ne nous est d’ailleurs pas servi sur un plateau. Sa matière nous est livrĂ©e petit Ă petit et se dĂ©guste en gourmet. L’auteur procède de la sorte pour Ă©viter Ă son lecteur une liste indigeste de noms, lieux et Ă©vĂ©nements mais aussi par effet de manche. Les intrigues des romans et des nouvelles sont liĂ©es entre elles Ă diffĂ©rents degrĂ©s et reposent en partie sur le contexte gĂ©opolitique et historique du Vieux Royaume. On ne peut ainsi s’empĂŞcher d’échafauder sur les parties manquantes du puzzle. Cette dimension « collĂ©giale » de l’écrit d’invention oĂą le lecteur est partie prenante est un vecteur de jouissance puissant.
Jaworski garde par devers lui une part des ressorts de son univers. Il faudra, hélas, sans doute patienter jusqu’en 2027 ou 2028, le temps qu’il achève le dernier volet de son cycle celtique Rois du Monde (III – La Grande Jument), avant d’espérer dénouer certains des mystères qui en régissent les mécanismes.
Afin de prendre notre mal en patience, il ne reste plus qu’à faire un travail de méthodique tabellion en redessinant les ponts entre l’univers du Vieux Royaume et ses sources d’inspiration.
Pour ce premier article, nous laisserons volontairement de cĂ´tĂ© les intrigues des romans afin de remonter aussi loin que possible dans l’histoire du Vieux Royaume. Notre enquĂŞte s’arrĂŞtera aux lendemains de la Guerre des Grands Vassaux, moment fondateur dont procèdent la plupart des mystères de l’Ĺ“uvre. Il sera temps, dans un second article, d’explorer la pĂ©riode immĂ©diatement antĂ©rieure aux nouvelles et aux romans, ces quelques annĂ©es, ou quelques dĂ©cennies, durant lesquelles se nouent les derniers fils conduisant Ă Gagner la Guerre et au Chevalier aux Ă©pines.
Une précaution de méthode s’impose avant d’entrer dans le détail. Toutes les correspondances qui suivent n’ont pas le même statut. Certaines influences sont attestées par Jaworski lui-même, dans ses entretiens, ses épigraphes ou ses références déclarées ; d’autres reposent sur des proximités historiques, littéraires ou mythologiques suffisamment fortes pour autoriser le rapprochement sans permettre d’en faire une source certaine ; d’autres enfin relèvent de ma propre lecture, notamment lorsqu’une œuvre picturale, cinématographique ou graphique me semble offrir un équivalent visuel particulièrement parlant. J’emploierai donc ici le mot « influence » avec parcimonie, et parlerai plus volontiers d’échos, de parallèles ou de résonances lorsque le lien n’est pas documenté.
Le Vieux Royaume – Origines et histoire interne
Dans l’univers du Vieux Royaume, la cosmogonie est rĂ©duite Ă sa plus simple expression. Une unique allusion, glissĂ©e dans Gagner la Guerre, nous apprend, par la voix de l’elfe Annoeth, l’existence du Dit du Très Ancien, une lĂ©gende thĂ©ogonique oĂą le Très Ancien, figure paternelle Ă©voquant aussi bien le Dieu du christianisme qu’Eru IlĂşvatar chez Tolkien, transmet un secret, dont la nature demeure inconnue, Ă ses trois fils, nĂ©s de compagnes diffĂ©rentes et devenus les ancĂŞtres respectifs des Nains, des hommes et des Elfes. Cette pluralitĂ© de filiations confère au Très Ancien une dimension plus charnelle et anthropomorphe que YahvĂ© ou IlĂşvatar. Hormis cette Ă©vocation, Jaworski se garde de dĂ©velopper une mythologie des origines.
Le mot « Vieux » doit ici ĂŞtre compris dans son acception latine première (vetus, veteris), c’est-Ă -dire « ancien », « venu d’autrefois »
En effet, le royaume dont il est question est celui de la Leomance, un édifice politique failli, dont la chute remonte à deux siècles avant les événements relatés dans Gagner la Guerre et Le Chevalier aux épines. La genèse de cet effondrement est partiellement racontée dans les cinq nouvelles du Sentiment du fer ainsi que dans Montefellóne.
Les huit nouvelles de Janua Vera tiennent quant à elles davantage de la préquelle des romans. La nouvelle éponyme fait toutefois exception, puisqu’elle se déroule à une époque encore antérieure à celle des récits du Sentiment du fer. Plusieurs personnages appelés à jouer un rôle majeur dans les romans y sont introduits : Benvenuto Gesufal, le maître assassin ciudalien, dans Mauvaise donne ; Ædan de Vaumacel, le paladin bromallois, dans Le Service des dames ; Cecht, le guerrier Ouromand, dans Une offrande très précieuse ; et Annoeth Veiddawc, l’elfe ménestrel itinérant, dans Le Conte de Suzelle. On peut également ranger Comment Blandin fut perdu dans cette même catégorie de récits préparatoires.
Les deux romans ont des unitĂ©s de lieux diffĂ©rentes : La RĂ©publique maritime de Ciudalia et la Marche Franche pour le premier et le duchĂ© de Bromael pour le second. Le Chevalier aux Ă©pines (qui commence en l’an 1003 du comput royal) fait suite Ă Gagner la Guerre (qui commence en l’an 1001 du comput royal), dix-huit mois sĂ©parant les pĂ©ripĂ©ties relatĂ©es dans les deux ouvrages.

Si l’initiative mérite d’être saluée, le résultat peine à convaincre lorsqu’on a goûté à la prose truculente, à l’éloquence canaille et aux figures de corps de garde de Benvenuto Gesufal.
Le mĂ©dium de la bande dessinĂ©e, trop contraint, rend difficile la transposition de ses longs dialogues pleins de verve et de ses raisonnements intĂ©rieurs enchevĂŞtrĂ©s. Quant au dessin, d’une facture assez inĂ©gale, il manque d’ampleur et de raffinement : il aurait fallu le trait souverain d’un Enrico Marini, d’un AndrĂ© Juillard ou d’un Philippe Delaby pour rendre justice Ă une Ĺ“uvre d’une telle richesse.

Chronologie :
La Chronologie abrégée du Vieux Royaume, sixième annexe de l’édition augmentée de Janua Vera, est particulièrement instructive pour comprendre le fonctionnement du calendrier dans l’univers du Vieux Royaume. Jean-Philippe Jaworski y fait coexister quatre computs, un peu à la manière des différents systèmes de datation qui se sont succédé ou côtoyés dans notre propre histoire (calendriers julien et grégorien, ère hégirienne, etc.).
Le comput dessicadéen (CD) : le culte du Desséché en possède en réalité deux versions, séparées par un décalage de cinq ans. Le culte hiémal, branche réformée autorisée à retrouver une existence officielle après le synode d’Havreval, fait commencer son ère avec le début de la prédication d’Ocann en Aeyellesse. Le chapitre d’Ivoire, branche dissidente que l’on peut supposer restée fidèle à l’héritage idéologique des archontes après la Guerre des Grands Vassaux, prend quant à lui pour point de départ la prédication d’Ocann dans les monts Crúaid.
Le comput royal (CR) : c’est celui que j’utiliserai dans la chronologie qui suit. Son an 0, correspondant à 548 CD, est fixé à la bataille de la Rivière Sèche, événement fondateur du royaume de Leomance. Bien que celui-ci ait disparu depuis, son comput continue d’être employé dans les principales composantes du Vieux Royaume.
Le comput ressinien : son an 0 correspond à 121 CD, soit -427 CR, date de l’unification de l’archipel de Ressine sous le chah Ahirem, premier Sublime Souverain.
Le comput ciudalien : son an 0 correspond à 150 CD, soit -398 CR, année de la fondation de la République. Bien que Ciudalia ait appartenu durant des siècles à la Leomance, ce comput propre ne subsiste plus guère que dans les documents officiels.
Avant la Leomance (IXe siècle au VIe siècle avant l’an 0 du CR)
Les informations relatives Ă l’âge archaĂŻque, antĂ©rieur Ă la fondation de la Leomance, demeurent extrĂŞmement parcellaires. La Chronologie abrĂ©gĂ©e du Vieux Royaume nous apprend nĂ©anmoins que les Elfes occupent alors l’ensemble du territoire du Vieux Royaume au contact des premiers groupes humains, tandis que les Nains exploitent des mines dissĂ©minĂ©es dans les montagnes de CĂ©rulĂ©e. En Ressine, les communautĂ©s humaines vivent pour leur part sous la domination d’êtres fabuleux, les Sphinx, gardiens des tombeaux oĂą sommeillent d’anciennes divinitĂ©s en dormition.
Dans Gagner la Guerre, le logocrate Psammétique précise que chaque île de l’archipel possède son gardien et son sanctuaire secret, où repose l’un de ces dieux endormis. Les mages ressiniens semblent d’ailleurs pratiquer une forme de magie distincte de la tripartition traditionnelle du Vieux Royaume, haute magie, basse magie et magie vive, désignée sous le nom de Trésor sphingidé.
Plus de sept siècles avant la fondation de la Leomance, et quelque trois siècles avant la prédication d’Ocann, les Sphinx s’assoupissent à leur tour ou disparaissent.
Plusieurs royaumes humains établis sur les îles de Sepheraïs et d’Ahawa, en Ressine ainsi que dans l’archipel des Ætées s’affrontent alors autour d’enjeux commerciaux et politiques, tandis que la piraterie se généralise dans la région. Il faudra près de cinq siècles avant que les Chahs de Ressine ne parviennent à placer l’ensemble de ces territoires sous leur autorité.

Le tableau de Deutsch rend le rapprochement d’autant plus évocateur que Gagner la Guerre met précisément en scène plusieurs joueurs d’échecs dans le patio de Sunem, sur l’île de Sepheraïs (parmi lesquels se trouvent deux fils du chah) lors de l’entrevue entre Benvenuto Gesufal et Stateira, première concubine du sérail d’Eurymaxas et « Rose Virgininale d’Elyssa ».
Autre source éclairante sur cette période reste Le Chevalier aux épines III : Le Débat des dames, dont le chapitre 16 s’attarde plus particulièrement sur la personne de la Dame des Futaies Bleues, sans doute l’une des figures les plus énigmatiques de tout l’univers du Vieux Royaume.
Elfe d’origine, elle doit à sa nature sa beauté, sa prestance ensorcelante et sa longévité exceptionnelle. Pourtant, même parmi les siens, elle fait figure d’exception : c’est son état d’enchanteresse de tout premier ordre qui, selon le narrateur, « a fait d’elle une créature d’une incroyable antiquité ».
Ainsi, la Dame des Futaies Bleues arpente la Transestrie et le Vieux Royaume, jadis nommĂ© Aeyellessee (Ă©tymologie elfique), Elessea ou encore Allessa (Ă©tymologies humaines), depuis des temps immĂ©moriaux, peut-ĂŞtre mĂŞme depuis l’époque du « schisme de la DĂ©esse », que l’on peut supposer correspondre Ă la scission des cultes de la Vieille DĂ©esse et de la Dame Douce, une pĂ©riode antĂ©rieure mĂŞme au dĂ©but de la Chronologie abrĂ©gĂ©e du Vieux Royaume. Cela ferait de l’enchanteresse une crĂ©ature âgĂ©e d’au moins deux mille ans…
D’être bien réel, elle a peu à peu acquis un vernis de légende. Sa véritable identité semble être Creiddylad : c’est sans doute son patronyme véritable, et en tout cas celui qui lui est donné dans la Chronologie abrégée du Vieux Royaume et qui désigne sa forme gigantesque dans Comment Blandin fut perdu. Les anciens peuples humains lui ont rendu un véritable culte, sous des noms variés : Wyddolème dans la Marche Franche et le nord du duché de Bromael, Guidolena à Ciudalia, Sumardis en Ouromagne. Dans la vallée du Vernobre et le sud de Bromael, son image s’assombrit : les superstitions du petit peuple l’assimilent à la Lissandière, une fée malfaisante et voleuse d’enfants, qui ne s’aventure hors de ses repaires, ses « castels de soie », qu’à la belle saison.


À gauche, la Dame des Futaies Bleues, telle qu’elle apparaît pour la première fois au chapitre 16 du Chevalier aux épines I : Le Tournoi des preux, surgissant des eaux de l’étang près duquel les Aventureux du Bois Oiselé ont dressé leur camp à Lyndinas.
La figure tient naturellement de Viviane, héroïne des légendes arthuriennes, surnommée à juste titre la Dame du Lac. Comme la Lissandière, Viviane fut initiée aux arcanes de la magie par un maître éminent, Merlin l’Enchanteur, de même qu’il semble que la Dame des Futaies Bleues ait affiné ses dons sous l’enseignement de l’archimage Gilliomer.
Si l’enchanteresse du Vieux Royaume réside dans des « castels de soie », à la frontière de l’illusion, où elle manipule la trame du temps et mêle songes et réalité pour ravir, ou désespérer, ceux qu’elle y convie, la Dame du Lac ne lui cède rien en éclat : elle aussi habite un palais cristallin, aquatique et inaccessible.
Là , Lancelot, parangon du chevalier courtois, fut élevé sous sa tutelle.
Dans Le Chevalier aux épines, cet archétype trouve son équivalent en Ædan de Vaumacel, amant et champion de la Dame. Mais celle-ci compte également ses propres pupilles, marquants par ce qu’ils ont de dissemblable : Lanval de Bromael, fils ainé du duc, dont elle est la fée marraine, ou encore les vainqueurs du mystérieux jeu du ruban, qui distingua à des époques différentes le roi Ouromand du clan Arthclyde Ferbasach ap Indulf et le romancier bromallois Devin de Belcastel. À cette galerie de protégés s’ajoute enfin Fra Albinello, alias Blandin, le peintre de génie de Comment Blandin fut perdu, que l’on entrevoit plus discrètement dans Gagner la Guerre et dont le destin porte lui aussi la marque de l’enchanteresse.
Le narrateur à la première personne du Chevalier aux épines, dont l’identité demeure un mystère sur lequel on ne peut que formuler des conjectures, et qui sera sans doute révélée dans le prochain volet du cycle, se substitue à la narration à la troisième personne dans cinq des cinquante-deux chapitres de la trilogie. Ses interventions, manifestement postérieures aux événements relatés, laissent entendre qu’il connaît les conséquences funestes des actions des protagonistes, comme s’il parlait depuis l’ombre d’un désastre accompli.
C’est à travers l’un de ces passages qu’il avance plusieurs hypothèses sur l’ascension de la Dame au sein de la haute cour elfique : elle aurait été la rivale en amour, ou bien seulement l’ancienne suivante, de Maelangel Llyr, la Haute Reine, épouse du Haut Roi Dyfinwal Llyr. Elle aurait également séduit Gilliomer, l’archimage, pour lui dérober ses secrets, acquérant ainsi une puissance comparable à la sienne.
L’époque d’Aeyellessee / Elessea semble un âge d’or perdu où les belles gens et les humains frayaient en relativement bonne intelligence, en tout cas suffisamment pour que des Elfes possèdent des domaines sur le continent et que des enfants métis naissent des amours entre immortels et mortels.
L’une des rares traces de cette époque révolue est le mont du Drucervin, désormais inculte à l’époque du Chevalier aux épines, mais au sommet duquel s’élevait jadis un château, qui relevait sans doute davantage du palais d’agrément elfique que de la forteresse, un de ces manoirs d’Épinal.
Les hautes terres d’Agurande, dans l’actuel duché de Bromael, où s’élève le Drucervin, constituaient alors, au temps d’Elessea, le cœur d’une province florissante.
Cette ancienne harmonie fut rompue par un événement que les nouvelles et romans désignent sous le nom de Prédication d’Ocann, figure redoutable que la tradition affuble du surnom inquiétant de « Dévoreur ».
Ocann, appelé Cynnared dans les Cinq Vallées, patrie des Elfes désormais interdite aux mortels depuis ces événements, est le grand prophète de la religion dessiccatorienne vouée au Desséché.
Avant cette rupture tragique, il avait été accueilli à la haute cour elfique, grâce à son sang mêlé et à ses talents d’artiste exceptionnel.
Deux traditions opposées s’affrontent pour expliquer les circonstances de la Prédication.
Pour les Elfes, qui vouent à Ocann, ou Cynnared, une haine durable et abhorrent le culte dessiccatorien, son geste procède d’un égoïsme dénaturé : tourmenté par l’angoisse de sa propre finitude, il aurait convoité l’immortalité, que l’archimage Gilliomer finit par lui accorder, par dépit envers la condition des hommes, voués à périr, quand les Elfes demeurent éternellement jeunes.
À l’inverse, l’hagiographie dessiccatorienne, naturellement plus clémente envers son prophète, voit en lui un être mû par la compassion : c’est le chagrin de voir dépérir sa parenté humaine qui l’aurait poussé à chercher des réponses.
DĂ©sormais immortel, Cynnared se retire dans les monts CrĂşaid oĂą il subjugue un clan goblinoĂŻde, les Uruk Maug, dont il devient le chef et qui lui donne son nom d’Ocann. Selon les Elfes, terrifiĂ© jadis par la perspective de son trĂ©pas, il aurait, une fois l’immortalitĂ© acquise, perdu tout attrait pour l’existence, ce qui expliquerait sa retraite. C’est au cours de cette dĂ©cennie d’isolement, passĂ©e dans un temple mĂ©galithique consacrĂ© Ă un « dieu mort » oĂą les Uruk Maug le nourrissent de sacrifices sanglants, qu’il aurait reçu la sombre rĂ©vĂ©lation qui le conduisit Ă renier l’immortalitĂ© et Ă prĂŞcher la transcendance par la mort.



MĂŞme si il est dĂ©crit comme « vieilli » et « blafard » Ă l’issue de sa transe dans les monts CrĂşaid, il est hautement improbable qu’Ocann, ou Cynnared, ait jamais subi les affres du temps pour revĂŞtir les traits d’un vĂ©nĂ©rable vieillard en raison de son sang mĂŞlĂ© elfe. Cependant, cette reprĂ©sentation, caractĂ©ristique des Apostolados issus de la RĂ©forme tridentine, Ă©claire certains aspects de sa personnalitĂ© supposĂ©e. L’épĂ©e que tient l’ApĂ´tre Ă©voque l’intransigeance de la foi, tandis que l’intensitĂ© recueillie de sa lecture des ÉpĂ®tres suggère une adhĂ©sion fervente et inflexible au dogme. Ces attributs pourraient bien correspondre Ă ce que fut Ocann : un prĂ©dicateur animĂ© d’une conviction si ardente qu’elle en devint fanatique et meurtrière.
Au centre, Saint Paul (de Thèbes) l’Ermite (1638), toile de Jusepe de Ribera.
Ici, la palette ténébriste, plus inquiétante, où la chair blafarde de l’anachorète émerge à peine des ombres, renvoie davantage à la période de retraite d’Ocann dans les monts Crúaid, lorsqu’il reçoit sa révélation funeste. La vanité disposée dans l’angle de la composition, un crâne évoquant le silence minéral, le désert intérieur, renforce l’association avec la mort et la vacuité des passions terrestres.
À droite, « Vision de la vallée des ossements desséchés » (1630) par Francisco Collantes. Dans un registre plus directement scripturaire, la figure biblique qui semble avoir nourri plus profondément encore l’imaginaire d’Ocann est sans doute celle du prophète Ézéchiel, notamment à travers la vision de la vallée des ossements desséchés, où le souffle divin redonne chair et vie à des squelettes. L’écho avec la théologie dessiccatorienne, hantée par la mort et la non-mort, s’impose presque de lui-même.

De la Guerre des Bouchers Ă la chute de l’Aeyellessee (- 553 Ă – 537 CR)
Les nouvelles et romans du Vieux Royaume demeurent elliptiques quant Ă la nature exacte et aux consĂ©quences de la « PrĂ©dication ». On obtient cependant plus d’informations dans la Chronologie abrĂ©gĂ©e du Vieux Royaume.
À la tête d’une coalition goblinoïde unifiée autour des Uruk Maug, auxquels il a promis l’avènement d’un empire, Ocann entreprend de franchir les montagnes de Cérulée pour gagner l’Aeyellessee. Les Nains placés sous l’autorité de trois seigneurs, Aurvang le Roux, Gnomœr le Sage et Eikinn Hache-de-Bronze, s’opposent à son passage et lui livrent pendant sept ans une guerre d’une extrême violence, bientôt connue sous le nom de Guerre des Bouchers. Pour une raison que les textes ne précisent pas, Ocann finit pourtant par abandonner les Uruk Maug et regagne l’Aeyellessee, où commence véritablement sa Prédication auprès des hommes.
En -545 CR, Ocann trouve refuge auprès du haut-roi elfe Dyfinwal Llyr, et l’on peut d’ailleurs se demander ce qui avait bien pu pousser celui-ci Ă offrir gĂ®te et couvert Ă un semeur de zizanie de cet acabit ! Les Nains de Kahad Burg rĂ©clament la tĂŞte du prophète, ce que Dyfinwal Llyr leur refuse, proposant Ă la place la tenue d’un ban de justice. Hostiles Ă l’idĂ©e de voir leur messie comparaĂ®tre, les zĂ©lotes du DessĂ©chĂ© provoquent alors des troubles qui dĂ©gĂ©nèrent en guerre civile en Aeyellessee, opposant les sectateurs du « DĂ©voreur » aux armĂ©es elfes et humaines demeurĂ©es fidèles au haut-roi ou au culte de la Vieille DĂ©esse. Ă€ ce premier conflit vient bientĂ´t s’en greffer un second : les Nains se divisent Ă leur tour entre les Justiciers d’Aurvang le Roux et d’Eikinn Hache-de-Bronze, dĂ©cidĂ©s Ă venger la croisade d’Ocann sur leurs terres, et les modĂ©rĂ©s de GnomĹ“r le Sage, partisans d’une mĂ©diation, bientĂ´t surnommĂ©s les Palabreurs.
La guerre prend dès lors une configuration singulière, puisqu’elle n’oppose pas deux camps mais trois : les Palabreurs combattent aux côtés, dans le cadre d’une alliance fragile, des troupes elfes et humaines contre les zélotes d’Ocann, tandis que les Justiciers affrontent indistinctement l’ensemble des belligérants sur le champ de bataille. C’est le début du conflit connu sous le nom de Chute d’Aeyellessee, qui s’achève par la bataille de Funaria, en -537 CR, à la frontière des steppes de Féménie et de l’Ouromagne.
On peut aisément y voir une préfiguration sanglante des événements menant à la bataille de la Listrelle : Funaria en serait la première itération, où déjà des zélotes fanatiques du Desséché, appuyés par des armées de morts-vivants, tentèrent d’asservir l’ensemble de la Transestrie.
Dans la nouvelle Le Sentiment du Fer est évoquée une figure issue de conte ciudalien, rattachée au cycle de La Chute d’Aeyellessee. Il s’agit de Soledano, dit « le chevalier-fée », un seigneur elfe à la fois bretteur intrépide et galant incorrigible, dont les aventures sont chantées dans des récits tels que le Soledano innamorato, le Soledano furioso ou encore Le Morte de Dyfinwal.
Ses plus éclatants hauts faits remonteraient à cette même bataille de Funaria. Il y aurait d’abord « dansé sur la muraille de boucliers » des Nains justiciers pour trancher une tresse de la barbe du roi Aurvang le Roux, après avoir abattu ses trois meilleurs huscarles. Il aurait ensuite percé les lignes de l’armée du Dévoreur et franchi ses défenses jusqu’à atteindre Ocann en personne. Il aurait pourtant refusé de l’abattre : en souvenir de leur ancienne amitié, il se serait contenté de le frapper du plat de sa lame avant de lui laisser la vie sauve. Ce tableau chevaleresque, presque trop parfait dans sa composition, relève sans doute en partie de l’embellissement et dissimule une réalité plus trouble et plus complexe.
Des siècles plus tard, sous le règne de Laegaire III qui précède celui de Maddan IV et la Guerre des Grands Vassaux, un autre elfe, désigné comme « Melynmachinchose » ou « Melyntruc » (derrière lesquels on reconnaît sans trop de peine Melyncadr, ami d’Annoeth mentionné dans la nouvelle l’Elfe et les égorgeurs), aurait fait partie de la suite de Caewlin de Suellindon, suzerain elfe dont le patronyme fut altéré dans sa forme ciudalienne pour devenir Soledano.
Le héros des contes puise donc bien son origine dans un personnage de chair et de sang. Membre d’une délégation elfique, Melyncadr aurait transmis oralement les principes d’escrime de Soledano au comte Guilhem de Floriscans.
Ce dernier les aurait ensuite consignés dans son recueil poétique, le Sirventès des Futaies Bleues (lieu de la rencontre entre les émissaires elfiques et de la Leomance), sous la forme d’un dialogue en vingt-deux feuillets intitulé Le Sentiment du Fer qui donne son nom et la base de la trame de la nouvelle éponyme.
La parenthèse soledanesque refermée, revenons à Funaria. Ocann y trouve la mort au cinquième jour des combats, consumé par sa propre nécromancie. La bataille n’oppose pas seulement ses fidèles à la coalition des Elfes et des hommes refusant son joug : les Nains, divisés entre Justiciers et Palabreurs, prennent eux aussi part à l’affrontement et trouvent encore le moyen de s’étriller entre eux.
Cette victoire du « camp du bien » n’est pourtant pas sans coût. Gnomœr le Sage tombe sous les coups des Nains justiciers. La monarchie bicéphale des Aurvangars et des Eikinnar qui s’impose ensuite à Kahad Burg réduit son clan à un servage avilissant et donne à ces nouveaux esclaves le nom de Gnomes. Leur origine naine leur sera soigneusement dissimulée par leurs maîtres qui, au fil des siècles, entreprendront d’inscrire cette sujétion dans une véritable logique raciale. Coupés de leurs origines et maintenus dans cette condition servile, les Gnomes finiront eux-mêmes par s’étioler physiquement, devenant des êtres plus frêles et plus craintifs que leurs ancêtres.
La tradition rapporte également que le Haut Roi Dyfinwal Llyr se serait laissé mourir de chagrin devant l’ampleur des ravages causés par le conflit. Dans le sillage de cette catastrophe, les Elfes amorcent leur retrait hors de la Transestrie, se repliant vers le cœur de leurs domaines, les Cinq Vallées. Leurs possessions septentrionales, tel leur domaine du mont du Drucervin, sont alors abandonnées.

C’est à cette époque également que remonte l’interdit proclamé par la Haute Reine, condamnant l’accès aux Cinq Vallées : désormais, seuls les Elfes sont autorisés à y pénétrer.
On peut s’attarder un instant sur les emprunts que l’auteur fait aux grands monuments de la littĂ©rature classique. Le Soledano innamorato renvoie clairement Ă l’Orlando innamorato, poème Ă©pique du XVe siècle de Matteo Maria Boiardo, tandis que le Soledano furioso constitue un clin d’œil transparent Ă l’Orlando furioso de L’Arioste, autre pilier de l’épopĂ©e italienne de la Renaissance. Dans un registre voisin, le Morte de Dyfinwal Ă©voque directement Le Morte d’Arthur de Thomas Malory, vaste compilation de matière arthurienne composĂ©e au XVe siècle Ă partir de traditions françaises et anglaises. Quant au Sirventès des Futaies Bleues, il s’inscrit dans un hĂ©ritage occitan cette-fois, en hommage implicite aux troubadours des XIIe et XIIIe siècles comme Bertran de Born, seigneur-poète pĂ©rigourdin et vassal turbulent des PlantagenĂŞt, auteur de sirventès satyriques cĂ©lĂ©brant l’amour et la guerre.
Le titre même de la nouvelle Le Sentiment du Fer ne paraît pas davantage fortuit. Il fait écho au roman d’Arturo Pérez-Reverte, El maestro de esgrima (1988), où le maître d’armes espagnol du XIXe siècle Don Jaime Astarloa consacre son existence à la quête d’une botte secrète imparable et définit le « sentimiento del acero » comme une communion intime entre l’esprit, le bras et l’acier.
Ce « sentiment du fer » est précisément celui qui anime le bras de Caewlin de Suellindon, alias Soledano : un escrimeur d’exception, dont la mémoire, transfigurée par la littérature épique du Vieux Royaume, s’est chargée de hauts faits toujours plus éclatants.

Son dessein est clair : venger son meilleur ami et frère de lait, lâchement tué lors d’un duel inégal par le marquis Noël de Maynes (Mel Ferrer), tireur de première force et archétype de l’aristocrate raffiné mais plein de morgue. Le film culmine dans un duel à l’épée d’une virtuosité exceptionnelle, souvent cité comme l’un des plus longs de l’histoire du cinéma (plus de six minutes).
Au fil de cette confrontation, André Moreau apparaît comme le pendant humain du chevalier-fée : bretteur inspiré, il déploie toutes les figures de l’escrime avec une agilité aérienne digne d’un gabier, entrainant son adversaire du parterre aux balcons, du foyer aux coulisses, avant d’achever l’affrontement sur le plateau même du théâtre.
Et, tout comme Soledano épargne Ocann dans un geste de clémence chevaleresque, André Moreau choisit à son tour de laisser la vie sauve à Noël de Maynes qu’il tient pourtant à sa merci.
La figure d’Ocann et l’itinéraire qui le conduit à la Prédication renvoient, au-delà des Écritures, à l’univers tolkienien. Ocann apparaît comme l’antagoniste originel du Vieux Royaume, à l’instar de Morgoth pour Arda.
De même que la Guerre de la Grande Colère à la fin du Premier Âge, qui s’achève par la chute du Valar déchu, préfigure la Dernière Alliance des Elfes et des Hommes, où son lieutenant Sauron est à son tour vaincu, la bataille de Funaria semble annoncer celle de la Listrelle : le Dévoreur y est mis en échec, comme le seront, un millénaire plus tard, ses continuateurs, les archontes.
Le caractère confus de la Chute de l’Aeyellessee et de Funaria, bataille à quatre camps où deux factions affrontent indistinctement tous les autres belligérants, tandis que les deux dernières concentrent leurs efforts contre elles, rappelle un autre épisode de la geste tolkienienne : la bataille de la Montagne Solitaire / Erebor, ou bataille des Cinq Armées, à la fin de Bilbo le Hobbit. Le conflit qui oppose alors les Nains, d’un côté, aux Hommes et aux Elfes de l’autre manque lui aussi de dégénérer en un affrontement aux faux airs de Funaria. Seule l’arrivée sur le champ de bataille des Gobelins et des Wargs contraint finalement les adversaires à suspendre leur querelle et à unir leurs forces contre un ennemi commun.
On peut rapprocher Ocann de son quasi-homonyme Guillaume d’Ockham (vers 1287–1347), philosophe, logicien et thĂ©ologien anglais de l’ordre des franciscains, dont la personnalitĂ© aurait partiellement inspirĂ© celle de Guillaume de Baskerville dans Le Nom de la rose (1980) d’Umberto Eco. S’il est difficile d’Ă©tablir un vĂ©ritable parallèle doctrinal entre le nominalisme, le cĂ©lèbre « rasoir d’Ockham » et la religion du DessĂ©chĂ©, les deux figures prĂ©sentent nĂ©anmoins des similitudes dans leur rĂ´le de thĂ©ologiens intransigeants et de contestataires de l’ordre religieux Ă©tabli. Ockham, proche du courant des Franciscains spirituels, dĂ©fend une conception exigeante de la pauvretĂ© Ă©vangĂ©lique et insiste sur la toute-puissance absolue de Dieu (potentia absoluta). Son opposition au pape Jean XXII lui vaut d’ĂŞtre poursuivi pour hĂ©rĂ©sie et de finir ses jours sous la protection de l’empereur Louis IV de Bavière. De manière comparable, Ocann impose une rupture profonde dans le paysage religieux de la Transestrie. Si son culte finit par ĂŞtre reconnu comme l’une des quatre religions du syncrĂ©tisme cyclothĂ©iste, il demeure tenu pour une abomination par les Elfes et les formes les plus radicales de sa doctrine, notamment la nĂ©cromancie royale, sont dĂ©finitivement proscrites après la Guerre des Grands Vassaux.
Enfin, un autre point d’intérêt réside dans le traitement réservé aux Gnomes et dans les rapports qu’ils entretiennent avec les Nains. À ma connaissance, rares sont les récits de fantasy médiévale ou épique à placer les Gnomes dans une relation de sujétion aussi dégradante par rapport à leurs cousins montagnards, foreurs de tunnels et bâtisseurs de cités souterraines. Leur statut dans le Vieux Royaume paraît ainsi relever, pour une large part, d’une invention propre à Jaworski. Par d’autres traits, en revanche, leur ingéniosité technique, leur caractère industrieux, leur propension au bavardage et une certaine maladresse, ils rappellent davantage leurs homologues de World of Warcraft.
Le terme même de « lète », qui semble désigner leur condition servile, procède d’une excavation étymologique : le latin laetus désignait dans l’Antiquité tardive des populations barbares vaincues, déplacées et installées sur des terres de l’Empire en échange d’obligations militaires et agricoles. L’autre appellation péjorative qui leur est appliquée, celle de « ras », renvoie quant à elle à leurs crânes tondus, marque visible qui évoque leur condition de quasi-forçats.
Les cinq siècles qui sĂ©parent la Chute de l’Aeyellessee de l’avènement du Resplendissant semblent correspondre Ă une pĂ©riode particulièrement sombre pour la Transestrie.
Dans Gagner la Guerre, Leonide Ducatore rappelle que la République de Ciudalia est antérieure de plusieurs siècles à la fondation de la Leomance. Il n’en souligne pas moins les limites de son gouvernement collégial avant l’instauration de la podestatie : selon lui, le régime sénatorial ne prospérait qu’à la faveur du désordre ambiant, tirant parti du climat de chaos durablement instauré par la Prédication chez les puissances voisines.
Il semble également que, dans ces temps reculés, le niveau civilisationnel des peuplades humaines du nord du continent fût encore rudimentaire. Les clans appelés à former bientôt le noyau de la noblesse du royaume de Leodegar le Resplendissant ne se distinguaient guère alors de la fange ouromande.

Les Germains que fait naître le crayon de Marini ne sont pas sans rappeler les Ouromands tels que les décrit Jaworski. Eux aussi apparaissent comme des guerriers frustes, violents et volontiers vulgaires, organisés en clans, vivant dans une culture où la guerre, le pillage et la force physique tiennent une place centrale, et combattant souvent dans un équipement disparate et archaïque. Les Ouromands constituent de même une menace permanente pour le « limes » bromallois : avant même les événements des romans, leurs expéditions atteignent, et dépasssent, les frontières de la Principauté du Sacre, de Brochmail et de Kimmarc. Comme dans Les Aigles de Rome, ils disposent en outre de leurs propres guerriers fauves (les « managarms » chez Marini, nom emprunté à la mythologie nordique et aux figures lupines apparentées à Fenrir). Il s’agit moins ici d’un emprunt aux Germains de l’époque romaine qu’à l’imaginaire scandinave médiéval, lui-même branche du vaste fonds mythologique germanique. Cette inspiration norroise s’affirme plus nettement encore dans le nom de certains clans, comme les Sceada ou les Frauja, mais aussi dans l’appellation générique que se donnent les combattants ouromands : les karls, terme qui désignait, dans les sociétés scandinaves de l’époque viking, la catégorie des hommes libres.
Le champ d’inspiration des Ouromands est encore plus large. Ă€ cette strate germanique et nordique vient se mĂŞler un fonds celtique, brittonique, gallois et cumbrien. Les rĂ©cits mĂ©diĂ©vaux gallois rĂ©unis sous le nom de Mabinogion, conservĂ©s notamment dans des manuscrits des XIVᵉ et XVᵉ siècles mais issus pour certains de traditions bien antĂ©rieures, font un usage frĂ©quent du patronymique ap, « fils de ». Jaworski reprend cette construction dans plusieurs noms ouromands, tels que Ferbasach ap Indulf, Lulach ap Coluin, Oswulf ap Beorhtric, Gibica ap Gislahar ou encore Gruffud ap Llywarck. Le port du tartan, l’existence de titres comme celui de thane ou mĂŞme le nom de clans comme les Arthclyde, renforcent encore cette coloration insulaire et rappellent que l’auteur a lui-mĂŞme comparĂ© les Ouromands aux rudes Écossais du XVIᵉ siècle, dont le degrĂ© de dĂ©veloppement pouvait fortement contraster avec celui des sociĂ©tĂ©s plus policĂ©es dont ils Ă©taient pourtant contemporains.
Et, comme souvent chez Jaworski, les repères sont aussitĂ´t brouillĂ©s par d’autres emprunts. Les chefs de l’armĂ©e ouromande qui vient assiĂ©ger Kaellsbruck, Ă©pisode majeur dans la genèse de Gagner la Guerre, portent ainsi les titres de burgrave et de voĂŻvode, qui renvoient respectivement au monde germanique mĂ©diĂ©val et aux traditions politiques slaves et balkaniques. Le nom du clan Szorny semble ainsi puiser dans une sonoritĂ© hongroise. L’Ouromagne apparaĂ®t moins comme la transposition d’un peuple historique prĂ©cis que comme une macĂ©doine de rĂ©fĂ©rences empruntĂ©es aux marges septentrionales et orientales de l’Europe mĂ©diĂ©vale.
La Lissandière en livre un écho indirect lorsqu’elle se remémore Hafgan le Noir, dit aussi Tête-de-Cerf, « ancêtre cervier », « père sauvage », « très vieil esprit clanique » vénéré par la tribu des Broccomagles. Cette figure tutélaire païenne, associée aux âges obscurs du clan, passait pour cruelle. Elle autorisait ses adeptes à recourir à la magie du sang, branche redoutable de la haute magie, qui consistait à offrir des sacrifices humains aux mânes d’Hafgan afin d’en extraire et d’en canaliser l’énergie vitale.
La malveillance et la force de cet esprit devaient être proverbiale, puisque même la puissante enchanteresse n’en a « pas conservé de très bons souvenirs ».
Il y a fort à parier qu’Hafgan et la magie du sang connaîtront un développement plus ample dans le prochain cycle consacré au Vieux Royaume. Le caractère chamanique, presque druidique, de cette quasi-divinité le rapproche en effet de certaines figures des Rois du Monde, l’univers celtique de Jaworski, tel le mystérieux gutuater Morigenos, capable, semble-t-il, de se métamorphoser en cerf. Le motif n’a donc rien d’accidentel : il appartient manifestement aux thèmes chers à l’auteur.
Hafgan paraît d’ailleurs trouver un écho inattendu en Cennargin, le mage énigmatique de Bromael qui combat pourtant dans le « camp du bien » lors de la Guerre des Grands Vassaux. Ce personnage conjugue des traits étonnamment contrastés. Ainsi le décrit l’elfe Amlyn, qui l’a côtoyé :
« Il n’avait guère l’air d’un invocateur, ni d’un clerc ou d’un lettré, mais plutôt l’allure d’un maître artisan aux grosses mains de carrier ; il en portait d’ailleurs quelques instruments tels le compas et l’équerre. Mais il affichait aussi les houseaux, le cor, la dague et le mystère d’un veneur carnassier. Son art jonglait avec l’ordre et le sauvage, la sève et l’inanimé ; il paraissait avoir reçu en partage l’artifice et la vigueur. »
C’est surtout la seconde partie de cette description qui retient l’attention : le veneur, la forêt, la violence maîtrisée. Autant d’éléments qui le rapprochent d’Hafgan, tout en faisant de lui une figure de médiation, un pont entre la sauvagerie archaïque et l’ordre civilisé.
Comme si cela ne suffisait pas, la proximité phonétique entre Cennargin et Cernunnos, dieu cornu et maître des forêts dans la mythologie celtique gauloise, achève de suggérer une filiation symbolique. On ne peut s’empêcher d’y entendre une paronomase onomastique qui fait affleurer, derrière le mage bromallois, l’ombre d’un ancien dieu sylvestre.


À droite, Diane et Actéon (1559) de Titien. La déesse de la chasse, surprise à sa toilette par l’imprudent chasseur, punit ce voyeurisme involontaire d’une manière cruelle : Actéon est métamorphosé en cerf, traqué, puis mis en pièces par sa propre meute qui ne le reconnaît plus. Ce destin tragique est discrètement annoncé par le massacre de cerf visible dans la partie droite du tableau, et sera représenté plus explicitement encore dans la toile jumelle du peintre.
La première image renvoie au caractère transcendantal d’Hafgan, incarnation d’une nature sauvage, archaïque et potentiellement meurtrière : lorsque la tête du kami est séparée de son corps, l’équilibre cosmique se rompt et la puissance jusque-là contenue se mue en une masse noire dévastatrice, anéantissant tout ce qu’elle effleure.
La seconde invite, non sans une pointe d’ironie, à s’interroger sur la nature des rapports entre la Lissandière et le dieu cornu du Vieux Royaume : l’intraitable enchanteresse aurait-elle su subjuguer l’ancien esprit par ses charmes, ou bien l’a-t-elle accablé de sa vindicte ?
An zéro du comput royal à la mort du Resplendissant (29 CR)
L’an zéro ne marque ni la naissance de Leodegar le Resplendissant, le Roi-Dieu, ni le jour où l’homme qu’il était fut « transcendé par la révélation de sa divinité » mais la date de la bataille de la Rivière Sèche contre les Uruk Maug, acte à la fois émancipateur du clan Leogens et fondateur de ce qui allait devenir la Leomance.
À cette époque, le coeur de la Transestrie subit depuis près de quatre siècles la domination des Bœgars, peuple steppique belliqueux formé de multiples tribus originaires de Féménie et voué au dieu guerrier Bœgs, également appelé l’Empereur Dragon. Dans une région morcelée entre clans, roitelets et théocraties placées sous l’autorité des archontes du Desséché, ils constituent la puissance hégémonique. Leur domination reste toutefois lâche et décentralisée : les peuples soumis versent tribut et envoient des otages à la cour du Grand Khan, sans que les Bœgars exercent partout une administration directe. En marge de cet ensemble subsistent la Ciudalia républicaine et ses princes pillards, ainsi que l’archipel désormais unifié de Ressine.
Dans sa jeunesse, Leodegar, neveu de Leothaire, chef du clan Leogens, est envoyé comme otage à la cour du Grand Khan Bakatar, dont il gagne peu à peu le respect et l’affection. Il a dix-huit ans lorsqu’une horde d’Uruk Maug parvient à pénétrer sur les terres de son clan. Autorisé à rejoindre la hyrd de son oncle, il prend part aux combats au cours desquels Leothaire et ses deux fils trouvent la mort. La journée tourne pourtant à l’avantage des Leogens : Leodegar abat le könungr ennemi et, au soleil couchant, distribue à ses hommes le butin arraché à l’adversaire. Cette scène coruscante lui vaut le surnom de « Resplendissant ».
Fort de la légitimité acquise par ce fait d’armes, il rallie ou absorbe ensuite une vingtaine de clans de moindre importance et parvient à s’affranchir de la tutelle des Bœgars.
La nouvelle Janua Vera (vraie porte en latin), qui donne son titre au recueil, est la seule dont l’action se situe bien en amont des autres. Elle apporte des éléments précieux sur la fondation de la Leomance par son premier souverain, en nous faisant assister aux événements qui précèdent sa mort. Elle se distingue également par sa construction : temporalité flottante et concentration autour de quelques épisodes marquants. On y reconnaît une forme d’épopée miniature, un fragment épique destiné à magnifier le destin fabuleux du Roi-Dieu.
Pourquoi « Roi-Dieu » ? Roi, d’abord. Leodegar, guerrier issu du clan Leogens, est devenu par le glaive le plus grand souverain de Transestrie. Il ne se contente pas de rĂ©gner sur son propre royaume, la Leomance, qu’il fonde en unifiant des clans guerriers comme le sien ou celui des Broccomagles, ancĂŞtres des ducs de Bromael et des comtes de Brochmail. Il y fait Ă©riger Ă partir de l’an 5 CR, dans la province de Faireal, cĹ“ur du domaine royal, une capitale titanesque, ChrysophĂ©e, une arrogante Babylone dont les travaux assèchent les finances du pays. Le nom mĂŞme de la citĂ©, issu du grec chrysopoeia (« fabrication de l’or »), rappelle l’idĂ©al alchimique de transmutation, et souligne l’hybris de l’entreprise.
À cette assise, il ajoute la soumission des nations qui deviendront plus tard des puissances géopolitiques majeures de Gagner la guerre et du Chevalier aux épines : la république maritime de Ciudalia , dans laquelle il institue le système de la podestatie, et la farouche Ouromagne des clans. Ses hauts faits incluent, outre la victoire de la Rivière Sèche contre la horde des Uruk Maug3, ainsi que le triomphe sur les barbares de Féménie du Haut-Roi Ogomeï4 dans la lande de Dunsynal (Notons que, dans la Chronologie abrégée du Vieux Royaume, le Haut-Roi Ogomeï est remplacé par le Grand Khan Bakatar, ce qui constitue peut-être l’incohérence la plus manifeste que j’aie relevée dans les écrits consacrés au Vieux Royaume).
Dieu, ensuite. Leodegar a instauré une théocratie dont il est à la fois le monarque et la divinité. Sa nature sacrée semble s’incarner physiquement. Dans Janua Vera, il évoque l’idéal esthétique d’un Arno Breker dans toute sa démesure : il a « le menton ferme », « un visage harmonieux » d’une « beauté mâle », parfois altérée par un « rictus de fauve », cette « expression terrible qu’il arbore face à l’ennemi » ou un « sourire arrogant et dur ». Sa chevelure, « d’or ébouriffé », accompagne une « puissante silhouette », une « échine de géant », des « poings massifs » et une force surhumaine. Ainsi, lorsqu’il abat un de ces poings sur l’accoudoir de son trône d’or, celui-ci semble ployer sous le choc ; et quand il se rue contre des vantaux monumentaux de bronze, ils cèdent, alors qu’il faut d’ordinaire la force conjuguée de plusieurs hommes pour les ouvrir. De la même manière, les excès qui minent d’ordinaire le corps et la vitalité d’un homme, exercices violents, abus d’alcool, luxure, toxiques rares ou narcotiques, semblent sans prise sur le Dieu vivant.


Après son entretien avec la Sophonte Ophidie, grande prêtresse du culte de la Vieille Déesse, il semble aussi capable d’activer des facultés sensorielles surnaturelles, devenant un véritable onironaute pour percer le mystère qui se dissimule derrière les coups énormes frappés à une porte résonnant dans ses rêves et qui, chaque nuit, le saisissent d’angoisse, un sentiment dont il devrait être exempt, en raison même de sa nature éthérée.
Au nombre de ses dons mystiques, on peut sans doute ajouter son incroyable charisme, qui relègue l’aura napoléonienne à de simples artifices de salon. Il exerce sur son entourage une fascination presque irréelle. Un réveil incongru, en pleine nuit, suivi du rassemblement de sa cour dans la salle du trône, s’exécute aussitôt, avec une docilité exemplaire. « Dix mots de sa part » suffisent à donner des directives claires et à réconcilier les points de vue les plus divergents de son premier cercle, que l’on imagine mal constitué de lapereaux de six mois aisés à convaincre. Quant à ses gardes, ils lui vouent un dévouement aveugle, nourri encore par son indéniable courage physique. Attardons-nous encore un instant sur sa « voix de commandement » , qui n’est peut-être pas seulement l’attribut d’un chef de guerre blanchi sous le harnois, mais un charme à part entière. Après tout, dans l’univers du Vieux Royaume, la voix sert souvent de vecteur aux flux magiques, comme le démontre le sapientissime Sassanos, astrologue et sorcier d’origine ressinienne au service du podestat ciudalien Léonide Ducatore, lorsqu’il contraint Benvenuto Gesufal à décliner son identité après sa capture, dans la nouvelle Mauvaise Donne.
Le clergé de Leodegar est celui du Resplendissant, culte que l’on retrouve plus tard dans d’autres nouvelles ainsi que dans Gagner la guerre et Le Chevalier aux épines. Il se compose d’un bras séculier, dirigé par le Pontife Céleste Anaximandre, et d’un ordre militaire, les Chevaliers du Sacre, conduits à l’époque de Leodegar par leur grand maître Segomar le Taureau. Ces derniers forment la garde prétorienne du Roi-Dieu et ont fait vœu de le protéger « au-delà de la mort ». Ils rappellent en cela les sept « Manteaux Blancs », la Garde Royale des souverains de Westeros dans Le Trône de Fer.

Le Roi-Dieu n’est cependant pas immortel, sans doute en raison de sa nature théandrique. La fin du règne de Leodegar est marquée par la difficulté à maintenir l’unité d’un empire bigarré, miné par les crises économiques—, la faillite de l’armateur Rappazoni à Ciudalia —, sanitaires — foyer de fièvre purulente à Chrysophée — et politiques — soulèvement de l’Ouromagne sous la conduite des Arthclydes qui massacrent deux garnisons royales et recrudescence de la piraterie dans les eaux ciudaliennes.
Leodegar prend alors la tête d’un ost réduit, composé des Chevaliers du Sacre, de nobles issus du clan Leogens et des grandes maisons du royaume, ainsi que de mercenaires, probablement Ouromands, sous le commandement du légat Bellowere. Il conduit une campagne éclair en Ouromagne pour écraser la rébellion. Deux peuples, les Samnètes et les Médiobroges, se soumettent presque sans combattre dans les collines de Mainganach. Au troisième jour de cette Blitzkrieg, la horde des clans coalisés est anéantie par l’armée royale.
Entrainé par son élan, Leodegar veut aussitôt emporter la forteresse des Arthclydes, Broch Aractha. Même si Janua Vera n’en livre pas tous les détails, il semble que ce soit là , en 29 CR, que périt le grand souverain de la Leomance : la gorge transpercée par un trait ouromand, alors qu’il abattait le pommeau de son épée contre les portes de la place forte.

Plus d’un doute subsiste au sujet de la nature de Leodegar et de sa mort tragique. Qui a fait de lui un « Dieu » ? Comment ? Pourquoi ? Et est-ce bien seulement une flèche qui eut raison de lui sous les murs de Broch Aractha ?
Dans Janua Vera, le rêve du souverain apparaît, à la fin, comme une prolepse onirique : une annonce voilée du destin du Roi-Dieu, où celui-ci vit par avance sa propre mort sans en avoir conscience. Le caractère répétitif du rêve, les affres d’angoisse qu’il lui inflige, portent Leodegar à croire qu’il pourrait s’agir d’un enchantement funeste, jeté par un dieu ou un sorcier. Difficile, en vérité, de lui donner tort : la lecture de l’ensemble des ouvrages du Vieux Royaume montre combien la magie y occupe une place souterraine mais centrale, presque organique, dans le nœud des intrigues.
Le personnage qui rappelle le plus Leodegar par l’étendue de ses facultés extraordinaires, elle aussi une humaine transcendée, mais par l’action manifeste d’un tiers, l’elfe et archimage Gilliomer, est Lusinga, l’enchanteresse révélée dans la nouvelle La Troisième Hypostase du recueil Le Sentiment du Fer, avant de devenir l’une des principales antagonistes de Gagner la guerre. Gilliomer l’avait « guidée, par des voies subtiles, jusque sur le seuil de sa nature mortelle, et puis l’avait entraînée au-delà … jusque dans la chambre des merveilles, dans une boucle achronique où les surgeons du temps s’étaient entretissés, en un fragile canevas de divinité ».
Or, même cette créature façonnée au-delà des limites humaines n’a pu être vaincue, ou du moins réduite à merci, que par l’action conjuguée d’un instrument matériel, Benvenuto Gesufal, le sicaire, et de la magie corrompue du sapientissime Sassanos.


“Leodegar débouche dans la salle du trône. C’est un espace circulaire, vaste comme la place d’une ville. Des brasiers aromatiques se consument doucement dans des brasiers. Ils exhalent des vapeurs parfumées vers des étendards blasonnés d’un soleil sur champ d’azur et, plus haut, vers un dôme vertigineux, où la nuit s’anime parfois d’un clignotement doré. Au centre, sur un piédestal plus orgueilleux que le parvis d’un temple, s’érige le siège souverain ; orfévré dans un métal lisse et massif, torches et brasiers y réveillent une lumière impérieuse comme un solstice. Autour rayonnent les allées de mosaïque qui franchissent des porches monumentaux, gagnent tous les quartiers du palais, fécondent symboliquement l’ensemble du royaume”.
Peut-être cette ellipse narrative appartient-elle, à dessein, aux zones d’indétermination semées par le petit Poucet Jaworski, ces cailloux narratifs qui jalonnent l’univers du Vieux Royaume et n’appellent pas forcément d’élucidation. Peut-être la suite du Chevalier aux épines nous en offrira-t-elle d’autres clés ; en attendant, le mystère demeure.
Le personnage de Leodegar est d’autant plus fascinant qu’il semble incarner la synthèse de plusieurs grandes figures historiques.
En s’affranchissant de la tutelle d’un peuple nomade et guerrier qui dominait la région et lui imposait tribut, Leodegar évoque d’abord certaines figures de l’Antiquité tardive, au premier rang desquelles Flavius Aetius, le « Dernier des Romains ». Celui qui devait contribuer à arrêter Attila aux Champs Catalauniques en 451 avait lui-même passé une partie de sa jeunesse comme otage auprès des Huns, dont il connaissait intimement les usages et les chefs. Le parallèle se prolonge jusque dans son entourage militaire : Aetius s’appuya sur des contingents huns et en compta parmi sa garde personnelle, tandis que Leodegar s’entoure lui aussi de guerriers bœgars à la Rivière Sèche.

Par sa capacité à fédérer sous une même bannière une multitude de clans jusque-là dispersés, Leodegar rappelle également Arminius. Prince chérusque élevé à Rome, citoyen romain et ancien officier des troupes auxiliaires, celui-ci parvint à coaliser plusieurs peuples germaniques contre l’autorité impériale avant d’anéantir les trois légions de Varus dans la forêt de Teutobourg, en 9 apr. J.-C.
On peut enfin songer à Dimitri Ier Donskoï, grand-prince de Moscou, qui osa rompre avec l’obéissance due à la Horde d’Or et remporta en 1380, sur le champ de Koulikovo / le « Champ-des-Bécasses », une victoire devenue l’un des grands symboles de l’émancipation russe à l’égard du joug tatar. Sans mettre immédiatement fin au tribut ni à la suzeraineté de la Horde, cette victoire marque néanmoins un basculement politique et symbolique qui peut faire écho, dans le parcours de Leodegar, à sa victoire de Dunsynal.
En conquérant infatigable, Leodegar évoque naturellement Alexandre le Grand. Âgé de vingt-deux ans lorsqu’il passe en Asie en 334 av. J.-C., le roi de Macédoine soumet en l’espace de onze années un territoire immense, de l’Égypte jusqu’aux rives de l’Indus, abattant au passage le gigantesque Empire achéménide, principal obstacle à l’expansion de la puissance macédonienne en Orient.
Le rapprochement ne s’arrête pas à la conquête. Alexandre entretient lui aussi, de son vivant, une relation de plus en plus étroite avec le divin. En 332-331 av. J.-C., l’oracle d’Amon à Siwa le reconnaît comme fils du dieu, assimilé par les Grecs à Zeus. Ses prétentions s’inscrivent d’ailleurs dans une généalogie déjà prestigieuse : par son père Philippe II, de la dynastie argéade, Alexandre se réclame d’Héraclès et donc de Zeus ; par sa mère Olympias, princesse molosse d’Épire, il revendique l’héritage d’Achille par l’intermédiaire de son fils Néoptolème. Quelques années plus tard, en Bactriane, il tente d’introduire auprès de ses compagnons macédoniens et grecs la proskynèse, geste de soumission emprunté à l’étiquette royale perse. L’entreprise suscite leur hostilité : ce qui n’était pour les Perses qu’un cérémonial de cour apparaît aux yeux des Hellènes comme un honneur indûment rendu à un homme.
De ce point de vue, Leodegar connaît davantage de succès : à Chrysophée, la proskynèse est pleinement intégrée au cérémonial du pouvoir et son statut de Roi-Dieu est reconnu par ses sujets.
Alexandre n’en laisse pas moins derrière lui une mémoire proprement cultuelle. Sous les Ptolémées, son culte officiel s’enracine durablement en Égypte et se maintient jusqu’à la disparition de la dynastie lagide, près de trois siècles après sa mort. Le parallèle avec le Resplendissant trouve ainsi un autre prolongement : dans les deux cas, la sacralisation du conquérant survit à l’homme pour s’institutionnaliser durablement dans les sociétés qu’il a contribué à façonner.


On pense aussi à Charlemagne qui repousse toujours plus loin les frontières d’un empire multiculturel et centralisé. Comme Leodegar avec les Ouromands, Charlemagne dut affronter sur les marches de son royaume des Saxons païens irréductibles, défenseurs de l’Irminsul, leur arbre sacré. Comme lui encore, il sacralise le principe souverain en devenant empereur des Romains (le premier depuis 476) et en recevant sa couronne des mains du pape Léon III à Rome, en 800. Enfin, roi bâtisseur d’Aix-la-Chapelle, il apparaît comme un créateur d’ordre et de culture : en fondant des écoles et en favorisant les arts, il facilite la transition vers le Moyen Âge classique, tout comme Leodegar fait évoluer la Transestrie, arrachée à la guerre et à l’ignorance, vers la stabilité, la paix et le droit incarnés par la Leomance.
Leodegar prolonge la lignée des souverains civilisateurs, mais il en transpose la grandeur dans la pierre : en fondant sa capitale, il donne à son règne une matérialité visible. Cette idée de ville-manifeste, conçue comme le miroir d’un ordre nouveau, rattache le Roi-Dieu à d’autres figures de l’histoire universelle : Pierre le Grand, premier empereur de Russie, qui fit surgir Saint-Pétersbourg de la glèbe marécageuse en 1703 pour matérialiser sa volonté prométhéenne d’arracher la Russie moscovite à son archaïsme ; et Tokugawa Ieyasu, premier shogun de sa dynastie, qui, en 1603, après avoir pacifié un Japon longtemps morcelé, érigea Edo en centre d’une société rigoureusement ordonnée.

On imagine assez volontiers un Leodegar tout aussi impitoyable, poussant ses sujets à l’édification de sa propre Babel afin qu’un poète puisse, quelques générations plus tard, célébrer Chrysophée comme Pouchkine célébrait la création de Pierre dans Le Cavalier de bronze (1833) :
Oui je t’aime, cité, création de Pierre ;
J’aime le morne aspect de ta large rivière,
J’aime tes dômes d’or où l’oiseau fait son nid,
Et tes grilles d’airain et tes quais de granit.
Par son physique et son tempérament, Leodegar évoque Philippe IV, le Bel, roi de France. On se souvient du jugement célèbre de Bernard Saisset, évêque de Pamiers : « Ce n’est ni un homme ni une bête, c’est une statue. » Les chroniqueurs soulignent son port altier, son maintien solennel et cette froideur distante qui laissait transparaître peu d’émotion. Philippe le Bel partageait aussi l’obsession de l’ordre de Leodegar : entouré de légistes chargés de poser les fondations de l’État moderne, il incarne un souverain rationnel jusqu’à l’inhumain. Son règne en donne la mesure, de l’attentat d’Anagni (1303) à l’affaire des Templiers (1307) et à celle de la tour de Nesle (1314).
La fin tragique de Leodegar devant une forteresse de second ordre n’est pas sans rappeler celle de Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, mort d’un trait d’arbalète lors du siège du château de Châlus-Chabrol en 1199.

Au-delà des figures historiques, Leodegar le Resplendissant peut également être rapproché du héros homérique par excellence : Achille, le « meilleur des Achéens » de l’Iliade. Fils du roi de Phthie en Thessalie, le Péléide n’est pas souverain lui-même, mais son sang royal et sa nature semi-divine (fils de la Néréide Thétis) le placent déjà à part.
Thème central de son épopée, sa manière de répondre aux événements par des flambées de colère (mênis) dévastatrices structure tout le poème. Dès les premiers vers (chant I, v. 1-2), Homère annonce : « Chante, Déesse, du Péléide Achille la colère désastreuse, qui de maux infinis accabla les Achéens, et précipita chez Hadès tant de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers. »
Cette colère, d’abord guidée par l’honneur et l’orgueil dans sa dispute avec Agamemnon, puis teintée de douleur devant le cadavre de Patrocle, devient, au fil du récit, une force quasi divine, expiatoire, qui s’abat sur les héros troyens avant de se concentrer sur Hector.
Leodegar, lui aussi, fait front par des emportements de bête fauve. C’est cette « expression terrible » qu’il réserve à la mystérieuse entité qui hante ses nuits et qu’il croit découvrir derrière les portes de sa salle du trône ; c’est encore elle qui le fait « gronder » pour faire taire les objections de son clergé lorsqu’il convoque la Sophonte Ophidie, ou lorsque cette dernière atermoie pour lui livrer les clés de compréhension des angoisses nocturnes qui lui troublent l’âme. Enfin, lorsque le manteau d’ombre de la mort s’apprête à obscurcir son regard, c’est encore la colère qui lui insuffle un ultime sursaut de vigueur : il atteint la poterne de la forteresse Arthclyde et comprend, dans un éclair de lucidité, que le son produit par le pommeau de son épée, qu’il abat de toutes ses forces contre les battants ne sont autres que les coups qu’il entendait dans ses songes, présage de sa propre fin devant les véritables portes, celles de Broch Arachta.
Cette parentĂ© ne tient toutefois pas seulement Ă la colère qui anime les deux personnages. Dans l’Iliade, Achille est constamment associĂ© Ă la lumière : sa chevelure blonde Ă©voque la flamme, AthĂ©na fait rayonner son corps, son armure resplendit comme le soleil levant, tandis que son Ă©clat est comparĂ© Ă celui de Sirius, astre aussi magnifique que funeste (Ă©toile porteuse des canicules d’Ă©tĂ©).
Sans faire d’Achille une incarnation du Soleil, plusieurs commentateurs modernes ont vu dans cet ensemble d’images une symbolique solaire. Le parallèle avec Leodegar repose sur cette mĂŞme convergence : devenu le « Resplendissant », il associe lui aussi la lumière estivale Ă la force guerrière, Ă la gloire et Ă un destin d’une intensitĂ© telle qu’il semble annoncer sa propre fin. Le soleil qu’il arbore pour meuble hĂ©raldique et son identification postĂ©rieure au Dieu de l’Ă©tĂ© du panthĂ©on cyclothĂ©iste donnent une forme explicite Ă ce qu’Homère exprime chez Achille par le feu, l’or, l’Ă©clat des armes et la fulgurance du destin hĂ©roĂŻque.
Même si Homère n’évoque pas encore le mythe du talon d’Achille (qui n’apparaît que chez Stace), son invulnérabilité de guerrier magnifique, véritable hyperbole du combat, parcourt tout le poème. Achille terrasse plus d’ennemis que quiconque (soixante-douze héros nommés) et ose même affronter les éléments, comme le fleuve Scamandre.
Sa mort, causée par la flèche de Pâris guidée par Apollon, atteint le seul point vulnérable de son corps : le talon que Thétis tenait lorsqu’elle le plongea dans les eaux du Styx.
Cette symbolique résonne avec celle de Leodegar : roi-héros lancé en première ligne, il ne meurt pas effrayé mais surpris par le « burlesque » de sa fin, comme si son statut de divinité incarnée aurait dû le préserver de toute atteinte physique.
Enfin, le motif de la porte fait écho dans les deux récits.
Les Portes Scées de Troie, devant lesquelles Achille affronte Hector, marquent le seuil symbolique entre la cité, lieu de vie, et le dehors, royaume de la mort qui saisit le héros troyen.
La mort de Leodegar devant les portes de Broch Arachta fonctionne comme une réécriture en miroir de cet épisode homérique : le vengeur triomphant devient le sacrifié, et la frontière entre la vie et la mort s’inverse.
LĂ oĂą Achille atteignait le seuil pour imposer la victoire, Leodegar, lui, l’atteint pour disparaĂ®tre, ultime ironie de l’inversion symbolique.


Héros solaire par excellence, Escanor voit sa puissance, sa stature, et sa suffisance, croître avec l’ascension du soleil, jusqu’à devenir « l’Unique » à son zénith, pendant une minute. Son destin est scellé par un ultime sacrifice où il se consume dans son propre feu. Ces éléments évoquent le principe solaire et la fougue achéenne incarnés par Leodegar le Resplendissant.
De Leodegar II Ă Laegaire III (29 Ă 779 CR)
Malgré la fin brutale de Leodegar sur le champ de bataille, il ne semble pas que sa disparition ait compromis la stabilité de sa dynastie : aucune querelle de succession ni période de trouble ne semble avoir ébranlé la Leomance.
Soucieux de ne pas alourdir inutilement la narration, Jaworski ne fait qu’esquisser à grands traits la longue période qui précède la chute du royaume dans ses nouvelles et ses romans.
Quelques renseignements supplĂ©mentaires peuvent toutefois ĂŞtre glanĂ©s dans la Chronologie abrĂ©gĂ©e du Vieux Royaume, elle-mĂŞme censĂ©e s’appuyer, Ă partir de l’époque du Resplendissant, sur les Annales royales. Celles-ci furent en grande partie perdues lors de la chute postĂ©rieure de ChrysophĂ©e, mais en subsistent encore des fragments dans plusieurs grands centres d’érudition, en Transestrie (AcadĂ©mie des Enregistrements de Bourg-Preux, bibliothèques particulières des grandes familles patriciennes de Ciudalia et des anciennes familles nobles de Bromael) comme au-delĂ (la Grande Bibliothèque d’Elyssa en Ressine).
C’est Leodegar II qui succède au Resplendissant. Dans un souci d’apaisement avec les autres religions, il renonce au statut de « Dieu vivant ». Son règne s’étend de 29 à 61 CR.
De 61 Ă 87 CR, son fils aĂ®nĂ©, Huygens Ier, poursuit l’affermissement de la Leomance, cette fois sur ses frontières extĂ©rieures, en menant plusieurs guerres contre les BĹ“gars.
L’Ĺ“uvre consolidatrice est poursuivie par Leodegar III le Saint, frère cadet de Huygens, dont le règne s’étend de 87 Ă 103 CR. Ce souverain, prĂ©sentĂ© dans Gagner la guerre comme un lĂ©gislateur Ă©clairĂ© (il dĂ©crète ses propres Capitulaires), est Ă l’origine du cyclothĂ©isme en 98 CR : un syncrĂ©tisme tĂ©trathĂ©iste associant dans une mĂŞme doctrine le culte du premier souverain et les anciennes religions vouĂ©es Ă la Vieille DĂ©esse, Ă la DĂ©esse Douce et au DessĂ©chĂ©.

Avant cette réforme, de profondes tensions opposaient encore les fidèles de ces différents cultes. On se souvient de la condescendance avec laquelle Leodegar le Resplendissant accueille la Sophonte Ophidie, et de l’hostilité manifeste de son clergé à l’égard de celle-ci. Un climat de guerre de religion couvait peut-être déjà . Quoi qu’il en soit, Leodegar III parvient à y mettre un terme, notamment aidé dans cette tâche par Corvilio, un clerc curial d’origine ciudalienne détaché à Chrysophée pour assister le podestat militaire de la République. Ce dernier exerce alors un double rôle : chef des contingents ciudaliens intégrés à l’armée royale, et magistrat aulique représentant la République au conseil du roi.
La brièveté des mandats de podestat, limités à un an, bien que renouvelables, n’affectait pas leurs fonctionnaires d’appui, souvent maintenus en poste. C’est ainsi qu’un esprit ingénieux comme Corvilio put demeurer durablement dans la capitale royale, où cette stabilité lui permit de se rapprocher du pouvoir jusqu’à en devenir l’une des éminences grises jusqu’à la fin du règne de Leodegar III.
Corvilio est le Machiavel du Vieux Royaume. Comme le Florentin composa Le Prince en exil, en 1513, vingt-six courts chapitres didactiques destinés à regagner la faveur de Laurent II de Médicis, duc de Florence, auquel il dédia son ouvrage, Corvilio rédigea ses Principes de gouvernement des cités sujettes en plusieurs livres, au moins onze, à l’intention des souverains de la Leomance. Il se trouve alors, lui aussi, en demi-disgrâce, relégué dans les vieux quartiers de Purpurezza à Ciudalia, loin de la Chrysophée, où il avait servi vingt ans durant.
Si Le Prince enseigne à un dirigeant comment acquérir, conserver et consolider le pouvoir dans un monde instable et conflictuel, les Principes de Corvilio décrivent quant à eux les procédés par lesquels un conquérant peut maintenir sa tutelle sur un État soumis.
Les Principes deviennent, paradoxalement, le livre de chevet de la faction sénatoriale souverainiste à Ciudalia.
Rappelons que la Curie se divise alors en trois grands pĂ´les politiques :
- les bellicistes, partisans d’une expansion territoriale de la République ;
- les souverainistes, tenants d’une ligne intermédiaire, favorables, à l’époque de la Leomance, à une émancipation de la tutelle du puissant royaume ;
- et enfin les ploutocrates, pour lesquels le commerce et les intérêts financiers priment sur toute autre considération.
Cette période marque l’âge d’or de la Leomance : les guerres se trouvent désormais cantonnées aux frontières, tandis que les querelles religieuses sont progressivement contenues par l’instauration du cyclothéisme. C’est également à cette époque que se renouent les relations avec les Elfes des Cinq Vallées. Des rencontres diplomatiques sont ponctuellement organisées dans les Futaies Bleues, tandis que l’île de Llewynedd s’affirme comme un carrefour d’échanges commerciaux.
Le règne de Leodegar III renvoie, lui aussi, à la figure de Charlemagne, qui fit promulguer de nombreux capitulaires, près de quatre-vingts, couvrant tous les domaines de la vie publique : fiscalité, agriculture, armée, religion. Par cette œuvre normative, le souverain posa les fondations durables de l’État carolingien.
Il évoque également Justinien, empereur byzantin du VIᵉ siècle, autre législateur infatigable, auteur de la vaste réforme du droit romain connue sous le nom de Corpus Juris Civilis. Ce monument juridique, composé du Code de Justinien, du Digeste, des Institutes et des Novelles, marqua profondément l’histoire du droit civil européen, notamment après sa redécouverte au XIᵉ siècle.
Le lien entre la Leomance et l’Empire byzantin apparaît déjà à l’époque du Resplendissant, comme en témoignent les racines grecques de noms de lieux, Chrysophée, et de personnages, tels que le Pontife Céleste Anaximandre ou le Chancelier Adamantin.
Enfin, par son rôle de réconciliateur des quatre grands cultes du cyclothéisme, Leodegar III revêt le manteau césaropapiste de Constantin Ier, l’empereur romain qui convoqua en 325 le concile de Nicée afin de restaurer la cohésion religieuse de la chrétienté et de trancher les querelles théologiques soulevées par l’arianisme, tout en s’efforçant, plus largement, de contenir les schismes qui menaçaient l’unité de l’Église, tels le donatisme et le mélitianisme.
Comme Constantin, Leodegar III le Saint fonde une orthodoxie commune qui scelle durablement l’union du pouvoir spirituel et du pouvoir politique.

À partir du règne de Leodegar III le Saint, le récit devient beaucoup plus lacunaire et ne permet guère de suivre continûment l’histoire de la Leomance. Une fois encore, c’est la Chronologie abrégée du Vieux Royaume qui permet de combler partiellement ces blancs.
Sous Maddan Ier, à partir de 172 CR, le royaume fait l’objet d’une importante réorganisation : les trois duchés sont créés et les privilèges communaux de Ciudalia confirmés par une charte qui lui confère le statut de municipe.
La nouvelle Le Confident, dans le recueil Janua Vera, mentionne également l’archonte Nubifer, dignitaire du culte du Desséché qui aurait vécu sous Maddan III l’Orgueilleux, quelque six siècles avant les événements du récit, au début du IVᵉ siècle CR. Tout porte d’ailleurs à croire que le souverain ne méritait que trop bien son surnom : Nubifer lui reproche notamment d’avoir fait assassiner l’un de ses favoris jusque dans les couloirs du palais, à une époque où la Leomance semble en proie aux complots et aux troubles internes, vers 310 CR.
Après cette brève éclaircie, les sources se taisent de nouveau. Il nous faut effectuer un bond de plusieurs siècles, jusqu’au règne de Laegaire III, immédiatement antérieur à la Guerre des Grands Vassaux et aux événements qui allaient précipiter la Leomance vers sa chute.
Quelques décennies tout au plus avant les événements qui mèneront à la Guerre des Grands Vassaux, sous le règne de ce roi et durant le très bref règne du chah Nabopolossar en Ressine, Lusinga semble avoir déjà accédé à une forme de longévité surnaturelle.
Dans Gagner la Guerre, Sassanos parvient en effet, au terme d’un raisonnement assez tortueux, Ă remonter jusqu’à elle. Le rapprochement opĂ©rĂ© par le sorcier tient d’abord Ă la graphie. Les missives du prĂ©tendu secrĂ©taire des Mastiggia lui rappellent l’écriture de vieux traitĂ©s consacrĂ©s Ă la magie vive des Elfes qu’il avait consultĂ©s dans sa jeunesse Ă la Grande Bibliothèque d’Elyssa. Ce n’est qu’ensuite qu’un second indice vient renforcer son soupçon : ces manuscrits, vieux de plus de deux siècles, Ă©taient rĂ©digĂ©s dans un rassnĂ, ou ressinien classique, d’un style simplifiĂ©, caractĂ©ristique d’une Ă©ducation fĂ©minine, et donc singulier chez un lettrĂ© et, cerise sur le gâteau, l’auteur portait dĂ©jĂ le nom de Lusinga.
Aussi alambiquée soit-elle, son intuition se révèle juste. La magicienne, pourtant d’origine humaine, arpentait déjà le monde plus de deux siècles avant les événements de Gagner la Guerre.
La Guerre des Grands Vassaux (779 Ă 798 CR)
En l’an 779 CR, le royaume semble inchangé : ses frontières n’ont guère évolué, ses institutions demeurent stables, son visage reste le même en surface.
Faut-il y voir une faiblesse de l’univers jaworskien, figé dans le granit, ou bien la limite de notre regard de contemporains, incapables de mesurer les écarts immenses qui séparent des sociétés distantes de plusieurs siècles ? Peut-être notre sensibilité moderne, façonnée par les bouleversements rapides du XIXᵉ siècle, nous rend-elle aveugles à ces transformations lentes, imperceptibles, qui forment la trame du temps ancien. Cet étrange décalage m’évoque une remarque de Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe :
« Le temps fait pour les hommes ce que l’espace fait pour les monuments ; on ne juge bien des uns et des autres qu’à distance et au point de la perspective : trop près, on ne les voit pas ; trop loin, on ne les voit plus. »
(L’auteur parlait alors de l’influence philosophique des grands artistes.)
On ne note guère de changement, si ce n’est l’apparition d’un tissu féodal plus structuré et manifestement plus décentralisé qu’autrefois.
On ne parle plus ici du clan Leogens et des grandes maisons unies autour du souverain, mais de trois grands duchés, véritables lieutenants du royaume : Bromael, le seul à survivre à la Guerre des Grands Vassaux, Arches et Malvergne. Ils ne sont pas les seuls à peser dans le jeu politique : on peut citer le comte Guilhem de Floriscans, qui prend fait et cause pour Ciudalia au début de la guerre.
L’Ordre du Sacre, quant à lui, a vu son statut évoluer : de gardes du corps du souverain, ses chevaliers sont devenus de véritables seigneurs terriens, le grand-maître ayant désormais la haute main sur Fereal, le « Coeur du Royaume », une situation qui évoque naturellement l’imaginaire des chevaliers teutoniques, établis jadis en Livonie et en Prusse.
Le pouvoir est alors entre les mains du jeune roi Maddan IV, qui succède à 21 ans à son père Laegaire III, décédé dix-huit mois avant les premiers troubles. Montefellòne et la nouvelle éponyme du recueil Le Sentiment du fer relatent les événements conduisant à la crise de régime qui marquera la chute de la Leomance.
Le nouveau roi entreprend alors de renforcer les marches méridionales de son royaume, aux confins des steppes de Féménie, par un ambitieux programme de construction de forteresses. Pour financer ces travaux, il accroît la taille (impôt direct levé par le souverain, de manière plus ou moins arbitraire ou proportionnelle selon les besoins) ainsi que le cens (redevance annuelle et perpétuelle due au seigneur en contrepartie de la jouissance d’une terre). Soucieux de ne pas accabler davantage ses manants, le duc Isembard d’Arches choisit toutefois de ne pas augmenter les fouages, perçus sur chaque « feu », c’est-à -dire chaque foyer fiscal. Il n’en doit pas moins acquitter auprès du roi l’écot supplémentaire qui lui est imposé et décide donc d’en reporter la charge sur les échanges commerciaux. Cette décision produit à son tour un effet pervers pour son voisin immédiat, Ciudalia, dont les marchands doivent supporter des droits de péage plus élevés, alors même que la cité reste elle aussi redevable de la taille royale.
En l’an 780 CR, la populace ciudalienne, encouragĂ©e en sous-main par les patriciens patriotes / souverainistes, se soulève contre la fiscalitĂ© du royaume jugĂ©e excessive, notamment l’augmentation des taxes de tonlieu (droit prĂ©levĂ© sur les marchandises entrant ou circulant dans les villes et les marchĂ©s) et de rouage (redevance perçue sur les transports de marchandises utilisant les routes et les ponts du royaume).
Le sĂ©nateur Lucrosio Rapazzoni, sans doute issu de la mĂŞme famille qui fit faillite Ă la fin du règne du Resplendissant, dans Janua Vera (l’orthographe du nom varie entre les deux recueils, probablement par inadvertance), le podestat Esferino Sanguinella et le sĂ©nateur Antineo Sicarini comptent parmi les principaux meneurs de la rĂ©bellion5. EncouragĂ©s Ă©galement par l’attitude bienveillante du royaume de Ressine, ils ont reniĂ© l’allĂ©geance de la citĂ© Ă la Leomance et restaurĂ© l’antique rĂ©gime rĂ©publicain.

Dans un premier temps, la fortune sourit aux insurgés. L’ampleur du ralliement de la clientèle des patriciens et des riches bourgeois, ainsi que des bourgs et villages de l’arrière-pays, permet à Ciudalia de grossir considérablement les rangs de la Phalange, sa vieille milice urbaine. Celle-ci est alors divisée en trois régiments de 6 000 hommes chacun, chaque régiment comprenant soixante enseignes de 100 hommes : Burlamuerte (« Trompe-la-Mort » en espagnol), Cazahorca (« Chasse-Gibet ») et Testanegra (« Têtes-Noires »).
Le duc d’Arches, qui a mal évalué l’ampleur de l’insurrection, ne s’est avancé qu’avec une armée trop faible pour mater les factieux. Brutalement repoussé au-delà de la frontière de son duché, il voit encore sa position fragilisée par la défection de l’un de ses principaux féaux et amis, le comte de Floriscans. La levée du ban et de l’arrière-ban lui permet toutefois de reprendre l’initiative. Il repousse d’abord le régiment Burlamuerte, commandé par le gonfalonnier Buccio Muggione, au pied des vignobles de Fraimbois, puis inflige une nouvelle défaite au régiment Cazahorca, placé sous les ordres du podestat Esferino Sanguinella, dans les contreforts de Vieufié. Les deux formations ne doivent d’échapper à la déroute complète qu’à l’intervention de l’un de leurs centeniers, Chicaunado, mais elles sont contraintes de se replier sur le territoire de la République.
Le duc décide alors de diviser son ost. Son fils cadet, Emery, secondé par le baron Renouart d’Esseve, reçoit 250 lances, soit un peu plus d’un millier d’hommes, et entreprend le siège de la place forte de Montardin, où se sont retranchées les troupes du comte de Floriscans. Isembard, de son côté, marche sur Montefellòne avec ses principaux officiers : le sénéchal Brion de Luvesche, le baron Mérobald le Bouteiller, l’archichapelain Conobre à la tête des moines-soldats du Chapitre radieux, le capitaine des mercenaires Ouromands Oswulf ap Beorhtric, ainsi que Raban d’Arches, fils aîné du duc et chef des chevaliers de la « jeune cour ».
Cette seconde armĂ©e rassemble environ 4 500 hommes : 600 lances, comptant chacune quatre Ă cinq combattants, soit environ 2 600 hommes ; une compagnie de 400 francs-archers ; et trois compagnies, pour un total de 1 500 hommes, formĂ©es des bandes ouromandes. Leur objectif est Montefellòne, principal verrou sur la route de Ciudalia, dĂ©fendu par seulement quatre enseignes, environ 400 hommes, sous les ordres d’Antineo Sicarini et de Chicaunado. La ville assiĂ©gĂ©e va cependant tenir un mois sous les coups de butoir de l’ost du duc.
C’était effectivement sans compter sur la résilience et l’ingéniosité des insurgés. Reconstitués après leurs revers, les régiments Cazahorca et Burlamuerte parviennent à se glisser entre les deux armées loyalistes et viennent lever le siège de Montardin. Les hommes d’Emery d’Arches y subissent un sévère revers et perdent près de la moitié de leurs effectifs. Emery lui-même est tué dans les combats de retardement qu’il tente ensuite de mener avec les survivants contre le régiment Burlamuerte, avec cinquante enseignes, sans doute plus de 5000 hommes, et le ban de Floriscans, lesquels prennent alors la direction de Montefellòne afin de réserver le même sort à l’armée ducale. Pendant ce temps, le régiment Cazahorca s’enfonce plus avant dans le duché pour préparer une embuscade aux troupes royales venues de Chrysophée.
À Montefellòne s’engage alors une bataille à front renversé en rase-campagne. Le ban du duc tient déjà presque toute la cité, à l’exception de la porte Montanara et de la ville haute, lorsqu’il se retrouve menacé sur ses arrières par le régiment Burlamuerte, renforcé par la chevalerie du comte de Floriscans. À la tête de l’aile gauche loyaliste, Raban d’Arches est tué en conduisant sa cavalerie. Son père rejoint alors son conroi malmené et parvient à percer les défenses de Floriscans, jusqu’à engager son ancien ami en combat singulier.
C’est Ă ce moment critique que paraĂ®t l’ost royal, estimĂ© Ă quelque 20 000 hommes et renforcĂ© par les contingents des ducs de Bromael et de Malvergne ainsi que par ceux de des chevaliers de l’Ordre du Sacre et des comtĂ©s de Brochmail, de Kimmarc et de Morneuil. Son arrivĂ©e renverse dĂ©finitivement le rapport de force et scelle l’issue de la bataille.


Le cardinal-infant Ferdinand d’Autriche vient alors au secours de la place en coupant les voies de ravitaillement des assiĂ©geants. Ceux-ci doivent Ă leur tour ĂŞtre secourus par une importante colonne de ravitaillement armĂ©e, placĂ©e sous le commandement de François de L’Hospital, duc de Rosnay et gouverneur de Lorraine. Une part significative des forces franco-hollandaises se porte Ă sa rencontre, affaiblissant momentanĂ©ment les lignes de siège. Les Espagnols saisissent l’occasion pour lancer une attaque contre les positions françaises, notamment celles dĂ©fendues par l’intrĂ©pide colonel Josias de Rantzau, remplacĂ©, dans la pièce et le film, par la compagnie fictive des « Cadets de Gascogne » du capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
Comme à Montefellòne, le sort de l’armée venue secourir la place tourne cependant court : les troupes espagnoles sont à leur tour prises à revers par le retour des contingents franco-hollandais partis au-devant de la colonne de ravitaillement, et leur tentative de dégagement échoue.
On peut enfin relever la présence des tercios, dont la masse compacte, l’ordonnance et l’emploi sur le champ de bataille ne sont pas sans rappeler visuellement et fonctionnellement la Phalange ciudalienne.
La rébellion traverse dans le Sentiment du fer (an 781 CR) une phase critique et menace d’être écrasée dans l’œuf par les armées royales.
Conduites par Maddan IV en personne, celles-ci ont pénétré dans l’arrière-pays ciudalien et se sont emparées de Montefellòne.
Le comte de Floriscans, allié de Ciudalia, est capturé alors qu’il tentait de briser le siège.
Durant l’assaut, le centenier Chicanaudo, « héros de l’indépendance », véritable Giuseppe Garibaldi du Vieux Royaume, trouve la mort dans la chute de la cité.
La République ne dispose plus que d’un dernier rempart avant que l’ost royal ne marche sur Ciudalia : la ville de Linoborgo, moins fortifiée que Montefellòne, où convergent les troupes rescapées menées par Antineo Sicarini et les survivants du régiment Cazahorca.
Pendant ce temps, le gonfalonier Buccio Muggione et les hommes du régiment Burlamuerte livrent des combats d’arrière-garde, tandis que le podestat Esferino Sanguinella accourt avec le régiment Testanegra pour tenter de les secourir.
Leur effort reste vain : Linoborgo tombe à son tour et les insurgés sont battus en rase campagne non loin de Vinealate, dans les plaines de Pigraticola. Les troupes ciudaliennes s’enferment dans leur capitale portuaire, approvisionnées par la mer mais démoralisées. Les meneurs patriotes décident alors de recourir à un expédient qui précipite véritablement la Guerre des Grands Vassaux : l’assassinat du roi au troisième jour du siège par la légendaire Guilde des Chuchoteurs, cette confrérie à « l’aura de terreur quasi religieuse » qui rayonne bien au-delà des frontières de la cité-État, sorte d’avatar des Assassins nizârites d’Alamut.
La sélection du maître assassin chargé d’exécuter le régicide, à un moment aussi critique, constitue l’intrigue principale du Sentiment du fer.
La mission revient à Cuervo Moera, portrait craché de Benvenuto Gesufal, et digne prédécesseur de ce dernier dans l’exécution des basses œuvres de l’oligarchie ciudalienne, deux siècles plus tôt.
Pour la somme coquette de cent mille deniers, il accepte cette tâche d’« enfant perdu ».
Si le dénouement de sa mission n’est pas révélé dans Le Sentiment du fer, Mauvaise donne lève le voile : Maddan IV fut bel et bien étranglé sous sa tente sur la colline de Camporeale, emplacement du faubourg éponyme édifié postérieurement.
Cette mort semble effectivement avoir sauvé Ciudalia du siège que l’armée royale s’apprêtait à entreprendre.

Cet épisode de l’histoire du Vieux Royaume renvoie à plusieurs événements historiques réels : d’une part, la lutte entre guelfes et gibelins aux XIIᵉ–XIVᵉ siècles ; d’autre part, le Risorgimento italien entre 1848 et 1870.
La querelle opposant les Hohenstaufen aux partisans du pape en Italie était aussi celle des défenseurs d’un empire fort contre les promoteurs des libertés communales, réunis au sein de la Ligue lombarde.
Le parallèle avec la Leomance, cherchant à étouffer toute velléité d’émancipation chez ses États clients, fonctionne plutôt bien.
On y distingue également un écho à l’idéal mazzinien d’un soulèvement populaire destiné à établir une République unifiée dans la péninsule italienne, à ceci près que Ciudalia est déjà constituée en République.
L’Italie du XIXᵉ siècle est encore morcelée entre le royaume de Piémont-Sardaigne (Maison de Savoie), le royaume de Lombardie-Vénétie sous domination autrichienne, le grand-duché de Toscane, les duchés de Modène et Reggio, de Parme et Plaisance (tous les trois également sous influence des Habsbourg), les États pontificaux et le royaume bourbon des Deux-Siciles.
Dans ce contexte, la lutte pour l’unité italienne devient aussi une guerre d’indépendance contre l’étranger. Le royaume sarde entre en campagne pour briser le joug de l’occupant autrichien, et la défaite de Novare / la Bicoque en 1849 résonne comme un écho de celle de Ciudalia dans les plaines de Pigraticola.
Enfin, sans s’enfermer dans un cadre comparatif trop rigide, Pigraticola rappelle aussi la bataille d’Agnadel (1509) pendant les guerres d’Italie (1494–1559), l’un des plus graves dĂ©sastres de l’histoire de la RĂ©publique de Venise. ÉcrasĂ©e par la Ligue de Cambrai menĂ©e par les armĂ©es de Louis XII, la SĂ©rĂ©nissime perd l’essentiel de son Stato da Terra (VĂ©rone, Padoue, Vicence, Brescia) et semble un temps promise Ă la disparition. Comme Ciudalia après Pigraticola, elle traverse un moment oĂą son existence politique paraĂ®t compromise avant de rĂ©ussir, contre toute attente, Ă prĂ©server son indĂ©pendance.

On distingue la bannière de Ciudalia, trois florins sur champ de sable, et les manteaux azurs de l’Ordre du Sacre, arborant l’astre radieux vieil or dont les rayons dessinent une rose des vents.
La suite des événements de la Guerre des Grands Vassaux demeure confuse. Maddan IV ne laissa pour toute descendance qu’un fils posthume. Son épouse, la reine Deoderia, fut empoisonnée à Chrysophée quelques semaines après sa mort et succomba alors qu’elle était enceinte de leur premier enfant. Celui-ci, de constitution chétive, vint néanmoins au monde en 783 CR grâce à l’intervention nécromantique des quatre archontes, premiers dignitaires du culte du Desséché, qui maintinrent sa mère dans un état de non-mort afin de permettre sa naissance. Infirme de corps et faible d’esprit, l’enfant régna pourtant sous le nom de Leodegar VII le Posthume, que la tradition populaire devait plus crûment surnommer le Roi Idiot.
La figure de ce malheureux souverain procède de plusieurs transpositions de notre propre histoire. On songe d’abord à Jean Ier le Posthume, fils du roi de France Louis X le Hutin et de Clémence de Hongrie, mort cinq jours après sa naissance en 1316. Le destin pathétique de cet enfant-roi, auquel Les Rois maudits de Maurice Druon ont redonné un relief romanesque, n’a pu qu’inspirer en partie le portrait du souverain de la Leomance.
Un autre modèle vraisemblable est Henri, duc de Bordeaux, dit « l’enfant du miracle », né après la mort de son père, le duc de Berry, fils du futur Charles X, assassiné en 1820. Dernier représentant de la branche d’Artois des Bourbons, la disparition d’Henri d’Artois en 1883 marqua le début de la querelle dynastique opposant encore aujourd’hui les maisons de Bourbon-Anjou (Espagne) et d’Orléans quant à la légitimité de leurs droits sur la couronne de France.
Dans les premières années qui suivirent la mort du roi Maddan, il n’était toutefois pas encore question de Leodegar VII. Les trois ducs apparentés à la dynastie, confrontés au vide politique laissé par le défunt, se dressèrent les uns contre les autres pour s’approprier la prééminence sur le royaume et l’héritage du trône. Le duc Jürgen de Bromael revendiqua la couronne. Les Chevaliers du Sacre, menés par le Grand Maître Odoacre6 qui prétend assumer la régence, ferment les frontières de Fereal pour la placer en dehors de cette guerre de succession illégale.
On sait finalement bien peu de choses des affrontements qui opposèrent les trois grands, comme des motivations des ducs d’Arches et de Malvergne. Dans le cas du premier, on peut supputer que son hostilité à l’égard du jeune héritier trouvait en partie son origine dans le peu de tact et de compassion dont Maddan IV avait fait preuve après la mort de ses deux fils, tombés pour le souverain dans la guerre avec Ciudalia. Le duc avait douté dès son origine du bien-fondé de ce conflit.
Ce que l’on sait sans ambiguïté, c’est qu’au terme de plusieurs années d’une guerre civile d’une violence extrême, qui n’épargne pas les non-combattants, comme en témoignent les nouvelles du recueil Le Sentiment du fer, L’Elfe et les Égorgeurs et Profanation, toutes deux situées en l’an 787 CR, le conflit s’aggrave encore avec l’intervention des quatre archontes du Desséché : Insanias (Bromael, bosquet de Vayre), Khem (Arches), Cloaphilès (Faireal) et Repto (Malvergne).
Ceux-ci entendent faire respecter le testament du roi défunt, qui prescrivait la perpétuation de la dynastie et la restauration de la paix sous l’autorité du fils posthume de Maddan IV, devenu en pratique une marionnette entre les mains des hiérarques.
Ces derniers rallient à leur cause le duc Offrid de Malvergne, déjà champion de Leodegar VII depuis 784 CR, ses vassaux, ainsi que diverses bandes de routiers et tribus Uruk Maug.
Mais le pire advient lorsqu’ils recourent à la nécromancie royale : ils raniment les victimes des batailles et des massacres pour constituer un ban de non-morts, qui vient encore grossir leurs rangs.
Parmi cet ost de revenants, une hiérarchie semble établie. D’un côté, les zombies, masse informe et démente, ne fréquentent les vivants que pour les réduire à leur tour à l’état de chair servile, gonflant sans fin leur horde cauchemardesque. Regroupés sous la bannière de la Legio Mortuosa, aux ordres de l’archonte Repto, ils portent par un raffinement d’ironie macabre le titre d’enseignes lypéhore (« qui porte la tristesse » / « messager du deuil » en grec ancien), hérauts lugubres d’une armée de désolation.
De l’autre, l’Ordre des Dolents, dont le blason figure de sable aux pétales d’une douce-amère violette. Si l’on en croit les descriptions de Profanation puis du Chevalier aux épines III : Le Débat des dames, cet ordre admet en ses rangs aussi bien des vivants que des morts. Les premiers, tels le chevalier Fitzruse du Havne, sont pour reprendre les mots de l’elfe Amlyn, « des gens secourables, zélés, loyaux et aimants » dont les Dessiccatoriens corrompent les « qualités admirables en les mettant au service d’une ferveur dévoyée et mortifère ».
Les seconds, cadavres à la décomposition incomplète, conservent assez d’apparence humaine pour se mêler à la société des vivants, dociles et discrets. Tel est le cas du sinistre chevalier Meschevé, identité posthume du malheureux Yvorin de Quéant, ou encore des sergents, geôliers et bourreaux de Sabaude Cufart dans Profanation, dont « l’efficacité détachée » et « le sourire vague, presque doux » contrastent suffisamment avec l’horreur de la sentence qu’ils exécutent pour nous mettre la puce à l’oreille sur leur état véritable.

Enfin, la nouvelle Jour de Guigne du recueil Janua Vera nous éclaire sur un autre corps d’élite au service du Roi Idiot : les Changeurs de Forme.
Ces créatures semi-bestiales, fruits d’une nécromancie ancienne, avaient été forgées par les archontes du Desséché pour devenir les plus redoutables instruments de leur volonté.
Dotés du pouvoir de revêtir à volonté l’apparence de n’importe quel être intelligent, ils pouvaient également s’approprier une partie des souvenirs, des manières et des compétences de leurs victimes.
Aussi dangereux comme assassins que comme espions, ils excellaient dans l’art de la dissimulation et de la manipulation, semant la zizanie au cœur des armées ennemies.
On leur attribue d’ailleurs les trahisons qui dressèrent les grandes maisons de la Leomance les unes contre les autres, ainsi que les luttes intestines qui ravagèrent l’Ordre du Sacre.
Sous leur véritable forme, les Changeurs de Forme apparaissent comme des humanoïdes grisâtres et squelettiques, à l’épiderme rongé de lichens et de scrofules.
Grâce à Profanation, on perçoit quelques échos des campagnes militaires qui secouent alors le royaume.
Le bourg du Mueperré, en Bromael, est incendié alors que les ducs d’Arches et de Bromael s’affrontent.
Viennent ensuite le siège de Noant, la campagne du Fauvois, puis la bataille de Montardin, où le comte de Floriscans l’emporte sur le duc de Bromael. Entre-temps, le Mueperré a été définitivement rasé.
Les alliances fluctuent au gré des revers et des intérêts.
Ainsi, à la bataille de Braionval, les ducs d’Arches et de Bromael, jadis ennemis, combattent cette fois côte à côte l’ost royal qui les repousse.
C’est là que Sabaude découvre, horrifié, la présence de non-morts au milieu du charnier, même si Le Chevalier aux épines I : Le Tournoi des preux situe la première profanation du sacerdoce des archontes par Insanias à Vayre.
Vient ensuite la prise de Brussidan par l’ost royal, puis l’affaire de la Resoignie, au cours de laquelle l’armée du roi repousse de nouveau les ducs d’Arches et de Bromael.
C’est à la suite de cet épisode que Sabaude tombe aux mains d’un tribunal du Desséché qui suit les forces loyalistes.
Mais le royaume n’est pas encore entièrement soumis.
Le Chevalier aux épines rapporte que le château de Vayre, fief bromallois abritant l’une des plus vastes nécropoles du royaume, fut assiégé à deux reprises par l’ost royal et son armée funèbre conduite par Cloaphilès.
Lors du second siège, si la barbacane, la tour Malestrue, tomba aux mains de l’ennemi, la place forte tint bon grâce aux enchantements du mage Cennargin, au service du duc Jürgen.
L’influence néfaste des nécromants semble s’étendre jusque dans les confins du monde, trouvant des séides dans les contrées les plus reculées.
La nouvelle Désolation, issue du recueil Le Sentiment du fer, est le seul récit de l’univers du Vieux Royaume à dépeindre la société naine et gnome, les seconds étant asservis par les premiers.
L’action s’inspire visiblement d’une double référence à Tolkien : d’une part, l’épisode de la Moria dans Le Seigneur des Anneaux, où la Communauté doit traverser la cité naine abandonnée, sous les Monts Brumeux ; d’autre part, la scène de Bilbo le Hobbit où Bilbon Sacquet s’introduit dans la Montagne Solitaire, antre du dragon Smaug.
Le récit se situe en 796 du CR.
Le thane Hjalmberich, seigneur nain de Diggenhlaew, tente de ravitailler, Ă la tĂŞte d’une troupe mĂŞlant Nains (dix huscarles, les combattants d’Ă©lites professionnels, et dix antitrustions, des guerriers et sapeurs mobilisĂ©s parmi les artisans) et Gnomes (une trentaine de lètes porteurs, encadrant autant de mules, et menĂ©s par leur contremaĂ®tre Littyllytig), la forteresse de Weorburgh, dans le canton de Heahfeld, fief de l’ealdordweorg nain Jorvard Dent-de-Fer.
Cette place est assiégée par une immense horde gobeline, vraisemblablement commandée par Kononor, le könungr des Uruk Maug.
Le col de Zlidanzopf étant bloqué, la seule issue consiste à traverser le massif du Kluferfell par la cité souterraine de Wyrmdale, que la tradition dit hantée par un dragon et dont la simple mention glace le sang des Nains comme des Gnomes.
C’est le seul espoir du thane pour secourir le fief voisin, dans l’attente de la truste royale de Grymnir des Aurvangar, l’un des deux rois de Kahad Burg.
Une embuscade des Uruk Maug, tendue dans la vallée menant à la cité, contraint les Nains à se réfugier en hâte dans Wyrmdale.
Lors de cette escarmouche, le Diseur de Loi Radswin, bras droit de Hjalmberich, remarque sur les enseignes tribales gobelines des étendards noirs frappés de trois crocs en pairle, les couleurs des armées du Dévoreur lors de la Guerre des Bouchers.
Ce sinistre motif, repris par les gobelins, semble désormais marquer leur allégeance renouvellée au culte du Desséché perverti par la folie des archontes.
C’est cependant au cœur du Vieux Royaume que se joue le sort de la Guerre des Grands Vassaux.
Nous sommes en l’an 797 CR : voilĂ presque vingt ans que le conflit s’éternise. Le Roi Idiot, Ă 15 ans, vient d’atteindre sa majoritĂ© et revendique officiellement la couronne, appuyĂ© par les archontes qui constitue une immense horde pour emporter une victoire dĂ©cisive.
Le camp rebelle des ducs d’Arches et de Bromael est à bout de souffle. Et pour cause : comment résister à un ost capable de puiser dans un vivier inépuisable de damnés, âmes empêchées de traverser le Styx par les hiérophantes du Desséché ?
Le royaume, désormais, n’est plus qu’une terre brûlée : pestilences, disettes et désolation se mêlent aux horreurs des combats.
On imagine l’effroi des survivants lorsqu’ils reconnaissent, parmi les rangs adverses, leurs anciens camarades ou leurs proches revenus d’entre les morts.
La monarchie bicéphale de Kahad Burg et les Cinq Vallées, sans aller jusqu’à intervenir officiellement, laissent se former des armées de volontaires décidées à combattre la flétrissure que représente à leurs yeux le Roi Idiot et les forces qui le servent. Deux seigneurs Nains, Voder l’Impétueux et Jorvard Dent-de-Fer, mentionné dans Désolation, prennent la tête du contingent mixte de Nains et de Gnomes (auxquels on a promis la liberté) venu de Kahad Burg. Du côté elfique, le prince Ossirian de Valanael rassemble sous sa bannière un corps qui agit sans mandat de la Haute Reine, celle-ci ayant désavoué la guerre.
Encore hantĂ©s par les dĂ©sastres de la PrĂ©dication d’Ocann et de la Chute de l’Aeyellessee, les partisans d’Ossirian voient dans le conflit qui consume la Leomance la rĂ©surgence d’une hĂ©rĂ©sie contre nature qu’ils croyaient abolie, mais aussi une menace dĂ©sormais croissante pour les Cinq VallĂ©es.
L’armée coalisée fait jonction dans le nord de Faireal après que les troupes du prince Ossirian ont bousculé l’ost de Malvergne, puis se met en marche pour lever le siège que le Roi Idiot impose à Chrysophée. Les circonstances exactes demeurent toutefois assez obscures, à commencer par la raison pour laquelle le souverain ne résidait plus dans sa propre capitale. On comprend néanmoins qu’à l’approche de la bataille, les Chevaliers du Sacre se divisent. D’un côté se trouvent ceux qui refusent d’abjurer leur fidélité au souverain, quand bien même celle-ci les condamnerait à se damner au service d’un probable mort-vivant ; de l’autre, ceux qui estiment que les enjeux ont désormais dépassé la seule question de leur serment. Les deux factions se livrent alors une lutte fratricide pour le contrôle des portes de la ville.
Les troupes du Roi Idiot profitent de ce déchirement pour lancer l’assaut. Au cours de la bataille, le grand maître Odoacre terrasse l’archonte Repto, mais trouve lui-même la mort pendant le sac de Chrysophée. Les coalisés se révèlent incapables d’enrayer la victoire des bannières à la douce-amère, et Voder l’Impétueux tombe à son tour.
Pourquoi le Roi Idiot se prend-t-il de la folie, ou du caprice, de détruire Chrysophée, sa propre capitale ? Les récits ne le disent pas.
On peut supposer que Chrysophée, base arrière et centre d’opérations de Leodegar VII, s’est soulevée contre son souverain et ses sinistres séides à l’approche des forces de la coalition ; ou bien que le sacrifice de la cité a servi quelque rite nécromantique majeur du culte dessiccatorien.
Le véritable tournant intervient avec la mort du duc d’Arches et la chute de Plaisance, capitale de son duché, livrée au feu et à la ruine par le Roi Idiot. Les coalisés, qui étaient pourtant parvenus à cimenter une alliance avec les deux duchés rebelles et Ciudalia, lesquels mettent provisoirement entre parenthèses leurs querelles, n’arrivent pas à temps pour sauver la ville ni empêcher la dévastation des terres d’Arches.
Ralliant les derniers survivants de l’Ordre du Sacre, les contingents d’Ossirian et des seigneurs Nains prennent désormais le nom de Compagnie des Preux.
Elle réunit plusieurs figures illustres, au premier rang desquelles Gilliomer le Clairvoyant, l’un des deux derniers archimages encore en vie parmi les sept qui ont jadis existé, le second étant probablement la Dame des Futaies bleues7.
Ces êtres, qui maîtrisent à la fois la basse magie, la haute magie et la magie vive, tiennent davantage du divin que du mortel, tant leurs pouvoirs paraissent infinis.
Parmi eux se trouvent aussi des Elfes de renom : Amlyn le Guerrier, Eirin Main d’Argent, futur Grand PrĂ©vĂ´t des Étourdis et Duc des Sacripants de la Compagnie Folle, ou encore Melanchter futur Capitaine, c’est Ă dire l’Ă©chevin de la Marche Franche Ă Bourg-Preux, en charge des affaires militaires (en raison de la longĂ©vitĂ© proverbiale des Elfes, on retrouve tous ces personnages dans Gagner la Guerre ou Le Chevalier aux Ă©pines deux cent ans après) mais aussi le « facĂ©tieux » Seriol, mentionnĂ© par Lusinga dans La Troisième Hypostase.
Amlyn, témoin direct de ces événements, en garde un souvenir douloureux :
« La haute reine hésitait encore à intervenir dans le conflit ; ces doutes eurent pour effet de renforcer le contingent ennemi de quantité de morts frais. Lorsque enfin nous sommes entrés en Leomance, le Roi Idiot l’emportait ; tout le pays tombait en déliquescence ; dans les provinces ruinées marchaient autant de défunts que de vivants. Ces infestations armées nous ont valu force combats et tourments. Ce ne fut qu’à très grand-peine que nous avons passé la Malvergne hantée et nos armes ont été vaines lorsque nous avons secouru Chrysophée. Bromael hors de portée, nous avons cédé du terrain vers le nord ; dans cette triste équipée, nous avons été rattrapés sur les bords de la rivière Listrelle. C’est là que le duc Jürgen nous a rejoints avec ses troupes fidèles et le soutien de son mage Cennargin. Là s’est joué le tournant de la guerre, au prix d’une horrible tuerie, d’un cruel tribut de sang où nos capitaines ont sacrifié leur vie. Sans l’aide de Cennargin, l’armée entière des elfes aurait péri, bien que ce fût de la main de deux des nôtres qu’Insanias fut détruit. »

Poursuivie par l’armée royale, la Compagnie est rattrapée sur les rives de la Listrelle et menacée d’anéantissement, avant que le renfort des Bromallois et du mage Cennargin ne rééquilibre la lutte au troisième jour de la bataille.
C’est peu avant ce secours providentiel, comparable au surgissement de Blücher à Waterloo, que Seriol est grièvement blessé.
La partie n’est pas encore jouée. Jorvard Dent-de-Fer est tué et même Gilliomer, l’archimage, doit puiser dans son énergie vitale, transgressant un interdit majeur, pour lutter à armes égales contre trois archontes à la fois.
Ces derniers, usant d’une ruse décrite dans La Troisième Hypostase, parviennent à détourner son attention : Gilliomer tombe, le crâne fendu sur le champ de bataille.
Ossirian succombe lui aussi, le corps couvert par le bouclier de Melanchter.
Si Cennargin parvient à contenir Insanias, ce sont Eirin et Melanchter qui l’abattent finalement. Celui-ci animant l’essentiel des non-morts, sa disparition fait enfin basculer le rapport de force en faveur des coalisés, qui finissent par l’emporter.
L’accomplissement de cet exploit leur laisse à tous deux des stigmates indélébiles, qu’on retrouve dans Gagner la Guerre et qui contrastent avec la grâce juvénile et immuable des Elfes :
La main d’Eirin est flétrie : la peau en est fanée, les articulations épaissies, les veines parcourues de gris et marquées de taches de vieillesse.
Ses ongles, presque noirs, dessinent une corne d’argent terni, d’où son surnom de « Main d’Argent ».
Le visage de Melanchter est défiguré de la même manière : la moitié gauche arbore la peau tavelée d’un vieillard et une paupière affaissée sur un œil désormais vairon, à la prunelle d’argent terni et à l’iris moucheté d’ombre.
On peut y voir un nouvel hommage à Tolkien : dans Le Seigneur des Anneaux également, férir les Nazgûl, premiers serviteurs de Sauron, n’est pas sans prix.
Frapper ces monstres expose à de terribles séquelles, comme le montre le « souffle noir », cette corruption invisible qui terrasse quiconque a osé porter la main sur l’un des spectres de l’Anneau.
La bataille elle-même peut être mise en parallèle avec celle livrée par les forces de la Dernière Alliance des Elfes et des Hommes, commandées par le Haut-Roi des Noldor Gil-Galad et le roi d’Arnor Elendil, sur les pentes de l’Orodruin, contre Sauron, à la fin du Deuxième Âge. Là aussi, un seigneur elfe conduit une coalition, la dernière de son espèce, unissant non seulement les peuples humains et elfiques mais aussi les nains de Khazad-dûm, future Moria. Comme Ossirian, Gil-Galad trouve la mort au terme du combat, laissant derrière lui un ennemi abattu mais non anéanti.


La bataille de la Listrelle est décisive : elle marque la fin de la Guerre des Grands Vassaux. Après la bataille, la Compagnie reprend la route de la Malvergne à la poursuite des survivants, rasant villes et forteresses sur son passage et poussant jusqu’en Féménie.
On ignore le sort exact des vaincus : le Roi-Idiot, le duc de Malvergne, Khem et Cloaphilès.
Au moins l’un des archontes semble avoir échappé à la destruction, si tant est que le mot survivre ait ici un sens.
Car, comme on l’a vu avec Repto et les « fantômes de fantômes, séquelles de spectres » piégés dans le château célestiel de Vayre, la mort elle-même paraît dotée de plusieurs épaisseurs dans le monde jaworskien.
Ainsi, dans Le Chevalier aux épines I : Le Tournoi des preux, le frère Calliphore, nouveau tourier du Bosquet de Vayre, confie être missionné par « son Humblesse Khem », preuve que certains archontes (sinon tous) ont pu subsister sous une forme altérée.
Un autre indice, plus discret, surgit dans Gagner la Guerre : le dialogue entre Leonide Ducatore et Sassanos, d’abord obscur, prend une tout autre portée à la lumière des révélations du Chevalier aux épines.
Sassanos y admet en effet avoir « vu deux d’entre eux » dans un état très faible lors de son expédition dans les Landes Grises, confirmant que Khem n’est pas un cas isolé et que Cloaphilès vit sans doute toujours, lui aussi.
Il en va de même pour au moins l’un de leurs suppôts : maître Druse Calame en fait la découverte à ses dépens dans Jour de Guigne, lorsqu’un Changeur de Forme, réchappé de la chute des archontes, sème la terreur à Bourg-Preux en 999 CR, bien après l’époque de la Listrelle.
Seule sa contamination par le Syndrome du Palimpseste lui permet d’échapper à la créature et, ce faisant, d’entraîner sa destruction finale.
Enfin, du côté des forces alliées, le sort de Cennargin demeure entouré d’incertitude. La duchesse Audéarde de Maginois évoque sa disparition à Chrysophée sans en préciser les circonstances. Amlyn reste lui aussi évasif : Cennargin aurait fait appel à des puissances magiques excédant ses propres capacités, au prix d’un « pacte » ou d’une « sujétion » qui aurait constitué pour lui un « tribut pire que la mort ».
Quel sort exact lui fut réservé ? Nous l’ignorons. On est toutefois tenté d’y voir l’une de ces finasseries littéraires dont notre Jaworski préféré a le secret et destinée à introduire discrètement l’idée d’une survivance du mage. Peut-être subsiste-t-il sous une forme altérée, à la manière des archontes ? Malgré certaines divergences importantes avec l’image que l’on peut se faire de l’ancien magicien, il demeure le candidat le plus plausible pour se dissimuler derrière le mystérieux narrateur à la première personne du Chevalier aux épines.
La Leomance a cessé d’être.
Faireal, Chrysophée et le duché de Malvergne, dévastés et durablement corrompus par la nécromancie royale, sont abandonnés pour toujours.
L’ancien duché de Malvergne prend désormais le nom de Marches Crépusculaires : une contrée sauvage et disputée, semée de mares aux eaux croupies et vaseuses, où les Elfes ont établi plusieurs avant-postes. Dans Comment Blandin fut perdu, la région apparaît comme un territoire tissé de sortilèges mystérieux, où l’influence de la Dame des Futaies Bleues se mêle aux « hantises du royaume déchu », donnant naissance à des « forêts tourmentées et obscures ».
Faireal, quant à elle, devient cette étendue que Gagner la Guerre et Le Chevalier aux épines désignent sous le nom de Landes Grises : une terre gaste, stérile et maudite, où ne subsiste plus qu’une population clairsemée de réprouvés, regroupés en clans « plus ou moins retombés dans la sauvagerie » et que les Bromallois désignent avec mépris sous le nom de Miteux.
Primitifs, peut-ĂŞtre, mais aussi dangereux.
Deux siècles plus tard, Sassanos raconte que, lors de sa traversée des Landes Grises dans Gagner la Guerre, des affrontements avec les Miteux lui coûtèrent la vie de son escorte d’Ouromands, composée de Cecht et de Dugham.
(Les paroles du Sapientissime sont toutefois à prendre avec une pincée de sel : il se trompe, ou ment, en partie pour dissimuler la nature réelle de sa mission dans ces terres ravagées. Cecht, qu’il prétend mort, reparaît bien vivant dans Le Chevalier aux épines sous le nom du Drott, redoutable guerrier fauve au service du roi Arthclyde Ferbasach.)
Si l’on comprend mal pourquoi les anciennes provinces qui formaient le cœur de la Leomance sont demeurées impropres à toute recolonisation, on imagine volontiers un paysage pestiféré et hanté, semblable aux clairières de Tirisfal, aux Terres fantômes ou aux Maleterres de l’Est de World of Warcraft. Ces régions sont elles aussi les vestiges d’un royaume disparu, Lordaeron, ravagé par des armées de morts, celles du Fléau. Les Landes Grises et les Marches Crépusculaires évoquent également les Marais Morts de Tolkien, nés autour de l’ancien champ de bataille de Dagorlad et que traversent Frodon Sacquet, Samsagace Gamegie et Gollum sur la route du Mordor.
Notons enfin que Bourg-Preux, érigée sur le champ de bataille de la Listrelle, demeure, avec ses environs, marquée par le choc des souffles magiques de Gilliomer, Cennargin et des archontes.
Alors que Sassanos et Benvenuto Gesufal se rendent vers la cité dans Gagner la Guerre, le sapientissime explique à Benvenuto ce qui lui permettra de rester indétectable aux scrutations divinatoires de mages de la faction belliciste, décidés à le retrouver après sa fuite de Ciudalia :
« C’est la ville elle-même qui vous dissimulera. Depuis sa fondation, Bourg-Preux est une zone de turbulences spirituelles… Cela remonte à la bataille de la Listrelle, il y a deux siècles, à la fin de la guerre des Grands Vassaux. De puissants maîtres du savoir sont morts en s’affrontant sur ce qui devait devenir le site de la ville : certains rituels majeurs ont été interrompus ou viciés au cours des combats. Une déferlante de magie a échappé au contrôle de ceux qui ont été tués, des portes ont été mal refermées. Il en reste toujours des stigmates : des distorsions, des boucles temporelles, une instabilité tellurique. Ce sont ces anomalies qui vous protégeront : à Bourg-Preux, l’entre-monde est un chaos labyrinthique, où les sorts auguraux sont tordus, où les esprits décorporés s’égarent. Sur le plan astral, vous vous effacerez dans cette ville comme un oiseau dans une forêt. »
Plus tard, alors qu’une secousse tellurique les surprend :
« Mesurez la puissance de ce pouvoir, finit-il par murmurer d’un ton rêveur. Voilà deux siècles que cette magie a été déchaînée et… elle affecte encore la région… Ni à la Grande Bibliothèque d’Elyssa, ni chez les mages-initiés qui gardent les sépulcres divins, je n’ai jamais éprouvé quelque chose d’aussi démesuré… Bien sûr, ceux qui ont libéré tout ce pouvoir ne sont plus… On peut visiter leurs tombeaux à Bourg-Preux, dit-on. Mais sont-ils vraiment morts ? Vous l’avez senti comme moi, don Benvenuto : leur force est encore capable de secouer la montagne. Ils sont toujours là , à leur façon. Dans l’eau de la Listrelle, dans la roche de Vieufié, dans les fondations de la ville bâtie sur le champ de bataille… Dans la mémoire de ceux qui savent. »

La Guerre des Grands Vassaux est donc, si cela n’était pas déjà suffisamment clair, un événement fondateur de l’histoire du Vieux Royaume. Son empreinte ne se limite pas aux cicatrices magiques laissées autour de Bourg-Preux : elle se prolonge aussi dans la mémoire et dans la littérature. Le Chevalier aux épines laisse entendre que, durant près d’un siècle après les combats, tout un corpus de récits héroïques contribue à recouvrir les événements d’un vernis légendaire et à transformer leurs protagonistes en figures épiques. La Mort le roi Maddan et La Chanson des Preux semblent en constituer les morceaux de bravoure les plus célèbres. La filiation avec de véritables monuments de la littérature héroïque médiévale paraît ici assez nette : La Chanson des Preux évoque naturellement la Chanson de Roland, composée vraisemblablement autour du XIᵉ siècle, tandis que La Mort le roi Maddan rappelle par son titre et sa tonalité La Mort le roi Artu, texte du XIIIᵉ siècle appartenant au cycle du Lancelot-Graal.

Pour la Guerre des Grands Vassaux dans son ensemble, on peut également se livrer à quelques conjectures quant aux sources d’inspiration de Jaworski.
Le cadre est celui d’un royaume en proie à une longue anarchie, près de vingt années de guerre civile, à la suite du soulèvement d’un territoire rebelle et de l’assassinat de son souverain légitime.
La mort de ce dernier survient avant la majorité de son héritier, trop jeune pour régner, ouvrant ainsi la voie aux ambitions des grands féodaux en mal de puissance.
Tandis que les factions rivales se déchirent, le nouveau monarque, né faible d’esprit et incapable d’assumer la charge du pouvoir, tombe sous la coupe d’un collège d’ecclésiastiques influents dont il devient le pantin.
Le premier parallèle historique qui vient à l’esprit est celui de l’Espagne à la fin du XVIIᵉ siècle.
La condition du roi régnant à partir de 1677 en est l’origine : Charles II de Habsbourg, fruit de générations d’unions consanguines, naît maladif, rachitique, épileptique et imbécile congénital.
Son surnom d’El Hechizado, « l’Ensorcelé », traduit la croyance populaire selon laquelle ses troubles physiques et mentaux résultaient d’un sortilège ou d’une possession démoniaque, croyance qui rappelle la magie nécromantique employée par les archontes pour prolonger l’existence de Leodegar VII.
Sa mort, en 1700, précipite l’Europe dans la Guerre de Succession d’Espagne, conflit long et incertain où chaque puissance tente d’imposer son prétendant sur le trône vacant : le duc Philippe d’Anjou pour la France, l’archiduc Charles de Habsbourg pour l’Autriche.
Cette guerre fut le théâtre de nombreux retournements d’alliance, rappelant ceux qui marquèrent la Guerre des Grands Vassaux : le rapprochement du duc de Bromael et du duc d’Arches, puis le ralliement de Ciudalia et de Bromael à la Compagnie des Preux avant la bataille de la Listrelle.
Durant le conflit pour la couronne espagnole, le Portugal se détourne d’abord de la France pour rejoindre la Sainte Alliance après le traité de Methuen (1703), bientôt suivi par le duché de Savoie, qui rallie à son tour le camp impérial.
Enfin, en 1711, l’avènement de l’archiduc Charles comme nouvel empereur provoque le retrait de l’Angleterre, soucieuse d’éviter la résurgence d’un Empire Habsbourg omnipotent comme celui de Charles Quint.
Albion choisit alors la voie de la diplomatie et signe la paix séparée d’Utrecht (1713), scellant la dislocation de la coalition dirigée contre Louis XIV.

La Guerre de Succession d’Espagne n’est pas, à proprement parler, une guerre civile, à la différence des huit guerres de Religion qui déchirent le royaume de France entre 1562 et 1598.
Dans ce cas précis, le conflit éclate lui aussi à la suite de la mort brutale d’un souverain laissant des héritiers en bas âge : Henri II meurt accidentellement en 1559 lors d’une joute, transpercé à l’œil par la lance brisée du capitaine de sa garde écossaise, Gabriel de Lorges, comte de Montgomery.
Ses fils, François II (1559–1560) et Charles IX (1560–1574), règnent sous la coupe d’étouffants tuteurs : leur mère Catherine de Médicis, qui est d’ailleurs entourée de devins, astrologues et alchimistes tel Nostradamus et Cosme Ruggieri ; et le parti ultra-catholique des Guise, tout comme Leodegar VII, réduit à l’état de marionnette entre les mains des archontes, politiques retors et mages nécromants.
Là encore, le royaume devient le théâtre des rivalités de grandes familles féodales et de leurs clientèles :
- les Bourbon, chefs du parti protestant puis prétendants à la couronne qu’ils finissent par obtenir avec le couronnement d’Henri de Navarre en 1589 ;
- les Guise, meneurs intransigeants du camp catholique, véritables bras armés du pouvoir jusqu’à la création de la Ligue catholique (1584), où leurs ambitions personnelles éclatent au grand jour ;
- les Montmorency, catholiques modérés par leurs liens avec les Coligny protestants, d’abord serviteurs de la couronne mais qui forment après la Saint-Barthélemy (1572) le parti des Politiques avant qu’Henri Iᵉʳ de Montmorency ne bascule franchement dans le camp protestant d’Henri de Navarre dont il deviendra le connétable.
Ces grandes lignĂ©es sont, dans l’univers du Vieux Royaume, les Ă©quivalents des ducs de Bromael, de Malvergne et d’Arches, seigneurs turbulents, mĂŞlant visĂ©es individuelles et fidĂ©litĂ© vacillante. Le parallèle entre Henri Iᵉʳ de Montmorency et Isembard d’Arches marche d’autant mieux que celui-ci a perdu, non pas ses fils, mais son frère Gabriel (1562) Ă la bataille de Dreux, puis son père, Anne, Ă la bataille de Saint-Denis (1567), lourd tribut familial payĂ© Ă la couronne des Valois. Il rejoint le mouvement des Malcontents (1574 – 1576) opposĂ© Ă Catherine de MĂ©dicis et au futur Henri III avant mĂŞme que rejoindre le parti huguenot.
On ne saurait, bien entendu, passer sous silence la dispute théologique qui sous-tend les guerres de Religion.
La Guerre des Grands Vassaux en porte elle aussi la marque : c’est autant un conflit politique qu’une guerre de foi.
Le fanatisme des archontes finit d’ailleurs par leur aliéner les chevaliers du Sacre, milites du Resplendissant, et le culte du Desséché se voit, à l’issue des combats, banni de Transestrie pour un temps.
En France et en Europe, la lutte tridentine contre la Réforme trouve également ses champions parmi les prélats dont la ferveur confine parfois au fanatisme dogmatique.
Ainsi de Gian Pietro Carafa, ancien contrôleur général de l’Inquisition romaine, archevêque de Naples et cardinal, devenu pape sous le nom de Paul IV en 1555 : figure même de l’intransigeance catholique, il institue en 1559 l’Index des livres interdits, qui proscrit tout écrit jugé doctrinalement suspect.
En Espagne, Fernando de Valdés, archevêque de Séville et Grand Inquisiteur, digne et vindicatif successeur de Torquemada, inaugure les autodafés de Séville et de Valladolid (1559–1560), avec le blanc-seing du roi Philippe II, que la postérité a parfois surnommé le « roi-prêtre ».
En France, les massacres de Wassy (1562), de la Michelade (1567) et de la Saint-Barthélemy (1572) achèvent de brouiller la frontière entre la foi et la raison d’État.
La Guerre des Grands Vassaux procède du même esprit : elle mêle ferveur religieuse et pouvoir temporel, et les armées des archontes sont suivies de tribunaux ecclésiastiques itinérants, tels celui qui jugea Sabaude Cufart, instruments d’une justice plus expiatoire que spirituelle, chargés, on s’en doute, de donner un vernis théologal à des exécutions (et des asservissements…) abjectes.
Notons enfin que, durant les guerres de Religion, les protagonistes eurent largement recours à des bandes mercenaires, les reîtres venus de Hesse, du Palatinat ou de Saxe, combattant pour la cause protestante, ou les lansquenets catholiques allemands au service des Guise. Leur indiscipline et leur cupidité ne firent qu’entretenir le chaos ambiant. Les troupes étrangères engagées par le pouvoir royal se rendirent coupables de sanglantes exactions, comme lors du sac de Rouen en 1562, imputé en grande partie au contingent suisse de Fribourg et de Berne. Cette pratique trouve un écho dans l’univers du Vieux Royaume : Leodegar VII s’appuie lui aussi sur des compagnies d’aventure, telle celle levée par le duc de Malvergne, responsable du massacre des défenseurs et des habitants du castel sans nom où fait halte Annoeth dans L’Elfe et les Égorgeurs, ou encore sur les Uruk Maug, enrôlés dans l’ost royal.
On peut risquer un dernier parallèle, la liste pourrait être encore bien plus longue, celui de la Fronde (1648–1653), survenue pendant la minorité de Louis XIV.
Comme la Guerre des Grands Vassaux, elle naît d’un accroissement contesté de la pression fiscale, qui précipite d’abord une révolte parlementaire avant de se muer en insurrection nobiliaire.
On imagine sans peine les conseillers du Parlement de Paris René Potier de Blancmesnil et Pierre Broussel dans les oripeaux du triumvirat ciudalien, Lucrosio Rapazzoni, Esferino Sanguinella et Antineo Sicarini, tandis qu’Armand de Bourbon, prince de Conti, évoque le transfuge noble Guilhem de Floriscans, rallié à Ciudalia au début du conflit.

La constellation de références dans laquelle s’inscrit le comte de Floriscans est bien plus vaste, et plus intéressante, que celle du seul prince de Conti. J’ai déjà mentionné Bertrand de Born, ce seigneur-poète du XIIᵉ siècle qui, lui aussi, se trouva en rébellion contre son souverain dans le contexte de la révolte des fils d’Henri II d’Angleterre, Henri le Jeune et Richard Cœur de Lion.
Si l’on revient au XVIIᵉ siècle français, Floriscans possède également quelque chose de François VI, duc de La Rochefoucauld, figure autrement plus flamboyante que le prince de Conti : engagé sous les armes dès l’âge de seize ans, chevalier servant de la reine Anne d’Autriche, frondeur, mais aussi intellectuel de premier plan, familier des sociétés de la marquise de Sablé et de Mme de La Fayette et, bien sûr, auteur des fameuses Maximes.
Le modèle qui éclipse cependant tous les autres est celui du Cyrano de Bergerac de Rostand, ou, plus précisément encore, de son avatar dans De cape et de crocs, ce Maître d’armes qui ne prononce jamais son nom et s’est volontairement exilé sur la Lune.
Floriscans est lui aussi poète, auteur du Sirventès des Futaies Bleues, prompt Ă la repartie et capable de croiser les mots avec un « mĂ©nestrel du peuple ancien » (que l’on imagine volontiers ĂŞtre Annoeth), aussi bien que le fer avec l’elfe Melyncadr. Il partage surtout avec Cyrano une certaine conception de la droiture : celle qui conduit Ă refuser de servir son roi lorsque le service exigĂ© heurte ses principes (« une peau / Qui plus vite, Ă l’endroit des genoux, devient sale ? »). Le parallèle se prolonge jusque dans leur aspiration Ă un ordre politique meilleur : le MaĂ®tre d’armes d’Ayroles et Masbou s’exile sur la Lune dans l’espoir de trouver auprès des SĂ©lĂ©nites une sociĂ©tĂ© plus juste, tandis que Floriscans devient l’un des pères fondateurs de la Marche Franche qui, sans ĂŞtre exempte de travers, constitue sans doute ce que le Vieux Royaume offre de plus proche d’un État dĂ©mocratique, oĂą Humains, Nains, Gnomes et quelques Elfes et Semi-elfes tentent de vivre sous une mĂŞme loi. Enfin, il possède, lui aussi, ce qui demeure peut-ĂŞtre l’essence la plus immĂ©diatement reconnaissable de l’homme au grand nez : le panache. Celui-ci ne lui fait dĂ©faut ni lorsqu’il affronte Isembard d’Arches en combat singulier, ni lorsqu’il ose tenir tĂŞte Ă Maddan IV pour dĂ©fendre l’honneur de l’ancien ami avec lequel il Ă©changeait des horions un instant plus tĂ´t et alors mĂŞme que son armĂ©e vient d’être dĂ©faite.
La Fronde des princes se superpose bientôt à la précédente, entraînée par la démesure du Grand Condé. En 1651, Louis II de Bourbon-Condé se retourne contre les armées royales : sous prétexte de vouloir devenir le protecteur du royaume et d’entrer au gouvernement pour le prémunir contre le despotisme ministériel, l’orgueilleux poursuit vraisemblablement un dessein plus personnel, celui de fonder une principauté quasi autonome dans le sud-ouest de la France.
S’il ne revendique pas ouvertement la couronne, peut-être l’aurait-il fait, n’eussent été les revers de Bléneau, Étampes et du faubourg Saint-Antoine ; le vainqueur de Rocroi (1643), Condé rappelle à bien des égards le duc Jürgen : tous deux, profitant de la minorité d’un souverain fragile, convoitent le trône et en viennent à livrer une guerre ouverte contre le pouvoir légitime.
On peut aussi s’amuser d’une coĂŻncidence (beaucoup) plus anecdotique : la paronomase onomastique entre Malvergne et Tour d’Auvergne. Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, fut, avec le Grand CondĂ©, l’un des plus brillants capitaines du Grand Siècle. Frondeur repenti, il mit en Ă©chec son ancien alliĂ© Ă la bataille du faubourg Saint-Antoine. Bouclier de la monarchie française contre un grand fĂ©al rebelle, il occupe dans l’histoire un rĂ´le comparable Ă celui du duc de Malvergne, seul pair demeurĂ© fidèle Ă Leodegar VII durant la Guerre des Grands Vassaux.
Enfin, durant la Fronde, le jeune Louis XIV n’est pas encore en âge de gouverner. Le pouvoir monarchique repose alors entre les mains de sa mère, la régente Anne d’Autriche, et de son parrain, le cardinal Jules Mazarin, son principal ministre.
Dans une configuration qui n’est pas sans rappeler celle de la Guerre des Grands Vassaux, c’est un ecclésiastique qui tient les rênes du royaume. Moins mû par le fanatisme doctrinal des archontes que par un sens aigu de la politique, Mazarin se révèle un habile stratège : il manœuvre avec souplesse dans les eaux troubles de la double rébellion pour que la nef monarchique ressorte affermie des tentatives d’atteinte à son autorité.
Mais ne nous y trompons pas : la dimension spirituelle de cette autorité peut, elle aussi, être rapprochée de celle exercée par les archontes. Le cardinal siège en effet au Conseil de Conscience, présidé par la reine, instance restreinte où se décident les grandes orientations ecclésiastiques du royaume. Aux côtés de membres influents, parmi lesquels Vincent de Paul (canonisé en 1737), rapporteur du Conseil, Mazarin participe à la nomination des titulaires de bénéfices majeurs : évêques et abbés. Ce faisant, il contribue à faire du religieux un instrument de gouvernement, liant étroitement le spirituel à l’exercice du pouvoir temporel.
Après la Guerre des Grands Vassaux (798 aux années 830 CR)
À l’issue de la guerre, Ciudalia et le duché de Bromael demeurent les seules grandes puissances subsistantes de l’ancien royaume de Leomance. L’Ouromagne, qui ne lui avait jamais été soumise que de manière assez artificielle, achève quant à elle de s’en émanciper.
Les survivants de la Compagnie des Preux obtiennent le privilège de constituer un petit État sur une partie de l’ancien duché d’Arches. Destiné à former un tampon entre Ciudalia et Bromael, celui-ci prend le nom de Marche Franche. Sa capitale, Bourg-Preux, est une cité unique en son genre en Transestrie, puisqu’elle rassemble des représentants des quatre races : les humains du comte Guilhem de Floriscans, les Elfes de Melanchter, les Nains du seigneur Thjodrek Nez-Cassé et les Gnomes du petit sire / thain Dentelin Muguet.
Afin de perpétuer, de leur côté, le souvenir de la Leomance, les survivants de l’Ordre du Sacre, conduits par leur nouveau grand maître, Caedmon de Scintelle, ancien compagnon de Raban d’Arches, fondent la Principauté du Sacre. Cet état militaire s’établit sur l’ancienne marche séparant la Malvergne des steppes de Féménie, dans les régions de Bellegarde et du Gastais.
Plus encore que les événements historiques et politiques, c’est l’atmosphère qui règne en Transestrie après la chute de la Leomance qui nous est indirectement restituée à travers un roman : Le Bel Églantier.
Il s’agit là d’un véritable tour de force de Jaworski : insérer une fiction romanesque à l’intérieur même de son propre récit. Le Bel Églantier puise en effet dans la matière courtoise des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, qu’il s’agisse des romans de Chrétien de Troyes, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette, Yvain ou le Chevalier au lion, Perceval ou le Conte du Graal, du Tristan de Béroul, ou encore du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung (où figure notamment l’allégorie de Bel-Accueil). À leur manière, ces œuvres mettent en scène des figures chevaleresques soumises à l’épreuve de l’amour, de l’honneur et de la prouesse. Le Bel Églantier en reprend les codes en campant un héros éponyme, jeune chevalier bromallois d’une vingtaine d’années, véritable modèle de vertus courtoises : largesse, défense du droit, morale de l’honneur, raffinement du cœur et délicatesse des manières.
Le Bel Églantier échappe à une catégorisation métrique rigoureusement formelle. Ses couplets versifiés présentent néanmoins une nette tendance octosyllabique, tandis que les rimes, le plus souvent pauvres, apparaissent de manière suivie (plates).
Ce faisant, Jaworski se rapproche d’autant plus de ses modèles d’inspiration médiévaux.
D’après le mystĂ©rieux narrateur Ă la première personne du Chevalier aux Ă©pines, ce recueil rassemble diverses lĂ©gendes du duchĂ©, mises en rĂ©cit sous la forme des aventures du preux. Au fil des trois tomes, le lecteur en dĂ©couvre cinq (laissant entrevoir une production bien plus foisonnante) : l’aventure du mort jaloux, l’aventure de la lavandière de nuit, l’aventure des processionnaires, l’aventure du Beau TrouvĂ© et l’aventure du fier baisĂ©.
Bien que composĂ© seulement quelques dĂ©cennies avant les Ă©vĂ©nements de Gagner la Guerre et du Chevalier aux Ă©pines, Le Bel Églantier situe son action deux siècles plus tĂ´t. Ces rĂ©cits, attribuĂ©s au non moins Ă©nigmatique Devin de Belcastel, se dĂ©roulent vingt ans après la chute de la Leomance, sous le règne du duc Hardre, soit Ă partir de l’an 818 CR. Il est rĂ©vĂ©lĂ© dans Le Chevalier aux Ă©pines III : Le DĂ©bat des dames que ce Devin n’est autre que le dĂ©cati frère Umel, prĂŞtre de la Vieille DĂ©esse et ermite de Senantes, une identitĂ© pour le moins dissonante avec l’image du romancier de gĂ©nie adulĂ© par l’aristocratie bromalloise.
Ce paradoxe tient à l’un des principaux écheveaux d’énigmes que laisse irrésolus le cycle du Chevalier aux épines. Comme on l’a déjà évoqué, Devin de Belcastel fut choisi comme l’un des vainqueurs du jeu du ruban de la Lissandière. Or cette distinction est bien moins anodine qu’il n’y paraît. Jaworski n’en livre jamais l’explication de manière frontale, préférant multiplier les indices et les allusions. Il semble qu’à une « saison » déterminée, la Dame des Futaies Bleues choisisse un nouveau « jouet » parmi les enfants que les chevaliers-elfes du Bois oiselé lui amènent et dégrossissent pour son compte. L’élu est celui qui, selon les mots du jeune roi Arthclyde Ferbasach ap Indulf, a « traversé les apparences et voyagé très loin ». Il paraît également posséder une affinité particulière avec l’une des trois voies de la magie : la basse, la haute ou la magie vive.
Que devient alors le vainqueur ? La rĂ©ponse demeure volontairement Ă©nigmatique. Tout laisse entendre qu’il partage avec l’enchanteresse une intimitĂ© initiatique dont il ressort Ă jamais transformĂ©. La magie paraĂ®t Ă©galement jouer un rĂ´le dĂ©terminant, puisque chacun de ces Ă©lus semble ensuite promis Ă un destin hors du commun : Devin devient l’auteur de l’œuvre littĂ©raire la plus cĂ©lĂ©brĂ©e du duchĂ© de Bromael, tandis que Ferbasach ap Indulf entre dans l’histoire comme le roi Ouromand qui parvient Ă soumettre et Ă unifier la majoritĂ© des clans sous son sceptre avant d’Ă©craser l’ost ducal Ă la bataille d’Aberbechan.
Pourquoi est-il important de rappeler ces éléments pour comprendre ce que Le Bel Églantier nous apprend de la période qui suit la Guerre des Grands Vassaux ? Nous allons le voir dans un instant.
Commençons toutefois par rappeler le contenu des cinq aventures qui composent le recueil et le fil conducteur qui les unit. Leur caractéristique commune est l’omniprésence de la non-mort. Celle-ci résulte à la fois des séquelles de la nécromancie royale pratiquée par les archontes et de l’exil de l’ordre du Desséché à l’issue de la Guerre des Grands Vassaux. Les prêtres dessiccatoriens n’assurant plus leur office d’embaumeurs, les défunts ne trouvent plus le repos et continuent de troubler le bon ordonnancement du monde des vivants.
Dans Le Mort jaloux, un Bel Églantier épuisé par une longue chevauchée fait halte dans un castel où ne demeure plus que la châtelaine. Celle-ci ne tarde pas à devenir son amante, mais leurs ébats sont interrompus par le retour du mari défunt, que le chevalier doit immoler pour remporter la victoire.
Dans La Lavandière de nuit, le Bel Églantier est cette fois à la recherche d’un enfant décrit comme beau et charmeur, mais doté d’une âme maléficieuse. Sa quête est momentanément interrompue dans un village des bords de la Doube, où il affronte un nouveau spectre. Sous les traits d’une lavandière, mère endeuillée, cette revenante entraîne les vivants dans les eaux de la rivière, devenue l’équivalent d’un Styx qu’elle-même ne peut franchir pour rejoindre sa progéniture, faute d’un clerc ordonné du Desséché. Faisant preuve d’une remarquable rouerie, le chevalier se tire une nouvelle fois d’affaire en s’improvisant Charon afin de précipiter le monstre dans les eaux vives du fleuve, fatales aux non-morts.
Dans Les Processionnaires, encore convalescent d’un « combat du Desroi » livré par la faute de l’enfant-changelin8 qu’il poursuit, le Bel Églantier entre à Carroel, capitale du duché de Bromael. Une piste le conduit au temple de la Vieille Déesse, puis dans un tripot où il espère retrouver sa proie. Entraîné dans une poursuite à la vesprée, il se retrouve pris au milieu d’une procession de trépassés errant de sanctuaire en sanctuaire, incapables de trouver leur dernier séjour. Démasqué comme le seul vivant de cette funèbre cohorte, il ne doit son salut qu’au chant du coq annonçant l’aube, qui disperse aussitôt la horde.
Dans Le Beau Trouvé, le Bel Églantier tend un piège au changelin qu’il traque depuis plusieurs aventures, avec l’aide de la seigneuresse du Mort jaloux, désormais connue sous le nom de Dame de la Tour Plaisante, dans les hautes terres d’Agurande. L’enfant vit alors comme un coq en pâte au sanctuaire du Guef, consacré à la Déesse Douce, où il continue, fidèle à lui-même, de semer la zizanie. Lorsqu’on répand la nouvelle que la Dame de la Tour Plaisante recherche son enfant disparu depuis des années, le changelin, qui se prétend orphelin, se laisse convaincre par la prieure de l’accompagner afin de vérifier s’il n’est pas le marmot tant recherché. Sans méfiance, il tombe ainsi dans les rets du chevalier, lequel dévoile enfin les raisons de son acharnement : les malices du changelin ont jadis rendu impotent son jeune frère, alors qu’il servait comme page.
L’accusé plaide cependant sa cause avec éloquence. Il révèle avoir été ensorcelé par une fée, la Lissandière, bien qu’il ait remporté son jeu du ruban. Le sort qui le frappe l’empêcherait désormais de grandir et de vieillir ; son éternelle enfance expliquerait son goût des tours pendables. Le Bel Églantier décide alors de tirer l’affaire au clair et accompagne l’impertinent au-delà des Landes Grises afin de rencontrer l’enchanteresse.
Le Fier Baisé apporte enfin le dénouement de cette intrigue. Accompagné du Beau Trouvé et de son jeune écuyer, le Bel Églantier traverse les Landes Grises, contrée dangereuse où les Miteux côtoient encore les hordes de zombies survivantes de l’hérésie des archontes, sur des terres hantées et ensorcelées. Éprouvés par le voyage, les compagnons atteignent les Marches Crépusculaires, forêt d’illusions et de mirages que la Lissandière utilise pour égarer les importuns. Guidés par le Beau Trouvé, ils déjouent ces sortilèges et pénètrent dans les Futaies Bleues. Ils se retrouvent bientôt face à une géante d’une laideur repoussante, qui exige un baiser en échange de leur vie et de leur libre passage jusqu’à l’enchanteresse. Le Bel Églantier s’exécute et découvre que l’ogresse n’était autre que la Lissandière métamorphosée.
S’ouvre alors le procès du Beau TrouvĂ©. Celui que l’on croyait changelin se rĂ©vèle ĂŞtre un demi-sang, mi-humain, mi-elfe, qui s’est introduit par ruse parmi les candidats mortels du jeu du ruban. L’enchanteresse propose alors un marchĂ© au Bel Églantier, dĂ©jĂ fascinĂ© par sa beautĂ© et profondĂ©ment Ă©pris d’elle : en Ă©change d’une surveillance constante du demi-sang, elle lui accordera une longĂ©vitĂ© exceptionnelle et fera de lui son nouveau chevalier servant. Le pacte est scellĂ© lorsqu’elle s’approprie l’églantine figurant sur son blason. DĂ©sormais privĂ© de cette fleur, le chevalier ne conserve sur ses armes que la ronce et ses sept Ă©pines, chacune figurant l’une des morts violentes qu’il lui reste Ă traverser.


Plus anciennement encore, cet archétype du héros détourné de l’accomplissement de son destin par les sortilèges et l’amour d’une puissance féminine renvoie au séjour d’Ulysse auprès de Calypso, la nymphe qui, éprise de lui, le retient durant plusieurs années sur l’île d’Ogygie et retarde ainsi son retour à Ithaque. Le rapprochement se prolonge jusque dans le don d’une existence affranchie de sa durée ordinaire : à l’immortalité que Calypso propose à Ulysse répond la longue vie surnaturelle que la Dame des Futaies Bleues accorde au Bel Églantier.

Avec cette ultime rĂ©vĂ©lation, les masques tombent dĂ©finitivement. Un lien organique s’Ă©tablit entre la pĂ©riode qui suit immĂ©diatement la Guerre des Grands Vassaux et celle, « contemporaine », des romans ainsi que de la plupart des nouvelles de Janua Vera. Ce fil d’Ariane n’est autre qu’Ædan de Vaumacel qui, sous les traits d’un homme dans la force de l’âge, vit en rĂ©alitĂ© depuis près de deux siècles. Chevalier sans terre, il a perdu son alleu de la Londedal, situĂ© au pied des monts Hottetain, sur la rive gauche de la Kley, tombĂ©e aux mains des Ouromands au IXᵉ siècle CR. Le rĂ©cit du Bel Églantier s’insère ainsi dans la trame principale comme le souvenir d’Ă©vĂ©nements ayant vĂ©ritablement eu lieu, mĂŞme si le chevalier considère lui-mĂŞme que cette « histoire fantasque n’avait qu’un rapport lointain avec son propre passĂ© ».
Ă€ cette lumière, nombre d’Ă©trangetĂ©s jusque-lĂ Ă©parses prennent soudain tout leur sens. Ainsi s’explique le grand âge du fidèle Ă©cuyer Naimes, qui semble avoir bĂ©nĂ©ficiĂ©, par effet de ricochet, des grâces de l’enchanteresse, quoique dans une mesure moindre que son maĂ®tre. Plus jeune de quelques annĂ©es qu’Ædan lorsqu’ils rencontrèrent la Dame des Futaies Bleues, Naimes le rattrape peu Ă peu au fil de leurs deux siècles d’errance, avant de finir par le dĂ©passer en apparence, lĂ oĂą le Chevalier aux Ă©pines ne paraĂ®t avoir vieilli que d’une quinzaine ou d’une vingtaine d’annĂ©es.
L’identitĂ© du demi-sang du Bel Églantier est Ă©galement rĂ©vĂ©lĂ©e : il s’agit du page Coel. Deux siècles plus tard, celui-ci n’a toujours pas pris un centimètre, et son insolence demeure aussi intacte que son apparence juvĂ©nile.
La singulière rencontre entre Ædan et le frère Umel, Ă Senantes, prend elle aussi une tout autre signification. Devin de Belcastel voit soudain se dresser devant lui, en chair et en os, le chevalier qui avait inspirĂ© son Bel Églantier. Sans doute la Dame des Futaies Bleues lui avait-elle soufflĂ© ce rĂ©cit, mais cette inspiration appartenait jusqu’alors au domaine de l’enchantement, Ă une frontière indistincte entre rĂŞve et vision. Voir l’homme apparaĂ®tre devant lui donne brusquement corps Ă ce qui n’Ă©tait demeurĂ©, jusque-lĂ , qu’une rĂ©alitĂ© Ă demi voilĂ©e. Ancien vainqueur du jeu du ruban, mais aussi serviteur de la Vieille DĂ©esse, Umel contemple avec un mĂ©lange de fascination et d’effroi, de crainte religieuse en somme, cette « figure enchantĂ©e », incarnation la plus absolue de l’asservissement Ă l’incroyable sylphide. Il croit sans doute reconnaĂ®tre en Vaumacel l’instrument d’un nouveau dessein de sa maĂ®tresse, dont les consĂ©quences ne peuvent ĂŞtre que lui ĂŞtre funeste.
Une remarque en apparence anodine d’Yvorin de QuĂ©ant, observant que le sommeil « vieillit » le chevalier, acquiert elle aussi une portĂ©e nouvelle.
On comprend Ă©galement pourquoi le temps semble n’avoir aucune prise sur lui : dix ans après le siège de Maurmarc, lors de la rĂ©volte de Kimmarc contre le duc de Bromael, puis au pas d’armes de Gaudemas, tous ceux qui l’ont connu le reconnaissent sans la moindre hĂ©sitation et ne notent pas la moindre nouvelle altĂ©ritĂ© physique due Ă l’âge.
Le mĂŞme phĂ©nomène explique encore qu’Ædan porte exactement le patronyme de son propre « père », c’est-Ă -dire de lui-mĂŞme. Le comte Angusel de Kimmarc se souvient en effet d’un Vaumacel qui servait dĂ©jĂ son père pendant la guerre du HĂ©riban, vingt-cinq ans avant les Ă©vènements du Chevalier aux Ă©pines, et qui ressemblait trait pour trait au chevalier actuel.
Enfin, l’indice le plus remarquable demeure sans doute l’Ă©volution de ses armoiries. Après que la Lissandière s’est appropriĂ© la rose de son blason, les Ă©pines de la ronce disparaissent progressivement, sans que le chevalier paraisse s’en Ă©mouvoir ni que les gĂ©nĂ©alogistes ou les hĂ©rauts bromallois y trouvent rĂ©ellement matière Ă contestation, Ă l’exception, peut-ĂŞtre, de la baronne Érembourg de BrĂ©gor et de MĂ©lĂ©agant de Bromael, qui relèvent tous deux cette singulière incohĂ©rence.
Hywel de Combe Noire laisse entendre qu’Ædan perd dĂ©jĂ une première Ă©pine lors du siège de Maurmarc.
Au nombre de cinq dans Le Service des dames, elles ne sont plus que quatre après son duel contre Cecht, lors de l’embuscade tendue par l’ost de Brochmail aux Ouromands dans les forĂŞts du ChevĂ©chin, au cours d’Une offrande très prĂ©cieuse.
Le blason s’allège encore et n’en conserve plus que trois après la tentative d’assassinat ratĂ©e (en rĂ©alitĂ© rĂ©ussie…) menĂ©e par Benvenuto dans Le Chevalier aux Ă©pines I : Le Tournoi des preux, Ă Lyndinas.
Les trois dernières disparaissent enfin lors de l’assaut de Vayre destinĂ© Ă capturer la stryge qu’est devenue la duchesse AudĂ©arde : la première est perdue sous le terrible coup portĂ© par Amlyn ; une autre s’efface vraisemblablement lorsque Vaumacel et ses compagnons Ă©chappent Ă leurs poursuivants grâce au serment magique conclu, dans les hauteurs du château cĂ©lestiel, avec les âmes captives que l’enchanteur Cennargin avait jadis enchaĂ®nĂ©es Ă l’Ă©difice. Enfin, l’ultime Ă©pine disparaĂ®t alors que le chevalier, sa suite et leur captive se traĂ®nent pĂ©niblement Ă travers les hauteurs du castel d’Ingremance, puis dans les Luisels, le rĂ©seau souterrain reliant le château de Vayre aux catacombes du sanctuaire du DessĂ©chĂ©. La blessure infligĂ©e par Amlyn, laissĂ©e sans soins, semble avoir largement contribuĂ© Ă Ă©puiser l’enchantement. Celui-ci s’affaiblit encore lorsque Vaumacel consent le tribut de sang nĂ©cessaire Ă l’ouverture du passage ensorcelĂ©, « escalier catabatique », conduisant par « inversion tellurique » du sommet vertigineux du castel jusqu’aux profondeurs du sanctuaire du DessĂ©chĂ©.

« Le soir venu, tout le village se pressa Ă la veillĂ©e. Les manants s’entassèrent dans la chaumière tels des connils dans un clapier. CernĂ© par cette cour rustique, le chevalier siĂ©geait sur le coffre Ă sel du père Goery comme sur un trĂ´ne. Vu de près, il s’en fallait de peu que le seigneur eĂ»t autant de prestance que son palefroi ! Il avait certes le visage Ă©maciĂ© et rude, presque aussi burinĂ© que les trognes des vilains ; mais ses cheveux bruns, quoique taillĂ©s assez court, s’agrĂ©mentaient de jolies boucles. Des tempes grisonnantes ajoutaient un soupçon de sagesse Ă son expression mâle. Du reste, c’était surtout son costume qui excitait toutes les admirations. Il Ă©tait vĂŞtu d’une cotte-hardie Ă collet fourrĂ© de vair ; son buste et ses poignets s’ornaient d’élĂ©gantes rangĂ©es de boutons. La tenue Ă©tait ajustĂ©e bas sur les hanches par une ceinture de beau cuir Ă fermail d’argent, Ă laquelle Ă©tait suspendue une dague travaillĂ©e comme un bijou. Des chausses de cainsil fuselaient ses jambes, que prolongeaient des heuses aussi dĂ©licates que les souliers d’une dame. Le coloris Ă©clatant des Ă©toffes, en particulier du velours de la cotte, chatoyait Ă la lueur du feu. On eĂ»t dit un prince de sang Ă©garĂ© dans une Ă©table. Le mirage avait d’autant plus de force que le chevalier Ă©tait servi par son page, coquetement accoutrĂ© d’un pourpoint de cendal et d’un hoqueton qui remontait haut sur les fesses. Les paysans contemplaient bouche bĂ©e toute cette affĂ©terie«
La longue parenthèse qui nous a conduits infailliblement vers les Ă©vĂ©nements du Chevalier aux Ă©pines Ă©tant dĂ©sormais refermĂ©e, revenons au roman du Bel Églantier. Celui-ci souligne le chaos qui continue de rĂ©gner en Transestrie après la dĂ©faite du culte du DessĂ©chĂ© et son expulsion. Vivants et morts inapaisĂ©s s’y cĂ´toient encore, les seconds demeurant une menace permanente pour les premiers.
Les prĂŞtres du DessĂ©chĂ© ne sont en effet pas de simples embaumeurs ou fossoyeurs. Un amour dĂ©vorant et Le confident, nouvelles de Janua Vera, nous Ă©clairent bien sur ce chapitre ; ils sont avant tout des passeurs, chargĂ©s de maintenir Ă©tanche la frontière entre le monde des vivants et celui des dĂ©funts. Cette mission s’accomplit notamment au moyen des Liber lacrimarum (livre des larmes) de Bosquet, qui consignent les confessions des morts. Celles-ci sont recueillies par un frère Confident ayant prononcĂ© le vĹ“u d’ObscuritĂ© : enseveli vivant dans les profondeurs de la nĂ©cropole, il mène une existence quasi larvaire, allongĂ© dans les tĂ©nèbres jusqu’Ă ce que cette vie d’ascèse et de rĂ©clusion l’emporte Ă son tour. C’est au cours de cette retraite, Ă l’issue toujours fatale, qu’un greffier consigne par Ă©crit les confidences d’outre-tombe.
Quant aux gyrovagues, personnages dont les attributions se situent à la croisée de celles de l’inquisiteur et de l’exorciste, ce sont des serviteurs itinérants du Dieu qui vont à la rencontre des « morts perdus » : victimes de fins violentes, vagabonds décédés dans la solitude, voyageurs ayant trouvé la mort loin de chez eux, et autres défunts privés des rites appropriés. En élucidant les circonstances obscures de leur trépas, ils apaisent les mânes les plus tourmentés et empêchent que des spectres animés d’intentions funestes ne reviennent hanter le monde des vivants.


Dans Un amour dévorant, le gyrovague Phasma entreprend d’apaiser les âmes de deux spectres, les « appeleurs », qui troublent depuis des générations la quiétude de Noant-le-Vieux, aux confins méridionaux de la Marche Franche. Ceux-ci se révèlent être le baron Renouart d’Esseve, ancien seigneur du château voisin aujourd’hui en ruine, et son écuyer Brumant : deux hommes dévoyés qui se seraient vraisemblablement entretués à l’époque de la Guerre des Grands Vassaux et qui apparaissent déjà sous de tels traits de cruauté dans Montefellòne. L’objet de leur rivalité, et de la traque spectrale qu’ils poursuivent encore dans les futaies de la Combe de Tence, était Éthaine, la propre fille du baron. Enceinte, peut-être de l’un ou l’autre de ses poursuivants, elle avait pris la fuite avant de se noyer dans l’étang proche du village, sans jamais être retrouvée par eux.
« Entre les tiges flottantes et enchevĂŞtrĂ©es des joncs bulbeux, une jeune fille dĂ©rivait lentement sous les eaux, et son regard noyĂ© par une ivresse vague Ă©tait fixĂ© sur les yeux du pĂŞcheur. Elle Ă©tait pâle comme le givre, mais elle rayonnait d’une beautĂ© stupĂ©fiante, fragile, nĂ©buleuse. Des nymphĂ©as et des renouĂ©es aux Ă©pis roses venaient enlacer sa chevelure splendidement dĂ©ployĂ©e ; elle sombrait doucement, en silence, vers la lie noire et envasĂ©e, et dans son lent naufrage vers les tĂ©nèbres, un fabuleux ballet se dĂ©ployait autour d’elle. Les rubans Ă©lĂ©gants de sa coiffure et de ses manches, les cordons chamarrĂ©s de son corset, la gaze chatoyante de ses voiles, le drapĂ© fastueux de ses robes gonflaient et entraient en expansion, en une corolle fĂ©erique.«
En bas : l’une des premières planches du tome 1, La Blanche Morte (1983), de la bande dessinée Les Sept Vies de l’Épervier d’André Juillard. La scène n’est pas sans rappeler la fuite éperdue à l’issue tragique d’Éthaine. Ici encore, il s’agit d’une châtelaine, la baronne Blanche de Troïl, qui tente d’échapper à son mari, Yvon, alors qu’elle porte l’enfant du frère de celui-ci, Gabriel. L’action se déroule en Auvergne, à l’automne 1601, même si le paysage enneigé évoque plutôt l’hiver, et s’achève tragiquement : après une chute dans un étang gelé, Blanche meurt de froid en donnant naissance à sa fille, Ariane.
Leurs attributions dĂ©passent toutefois le seul domaine funĂ©raire. Certains prĂŞtres exercent Ă©galement des fonctions de juristes et de notaires : leur maĂ®trise des archives permet notamment de trancher les litiges successoraux, si bien que leur disparition contribue aussi au dĂ©sordre politique et patrimonial qui accompagne l’effondrement de la Leomance.
Vers l’an 830 CR, les autoritĂ©s sĂ©culières et les reprĂ©sentants des quatre cultes dĂ©cident finalement de restaurer le culte du DessĂ©chĂ© lors du synode d’Havreval. Cette profonde rĂ©organisation de la hiĂ©rarchie, de la doctrine et de la liturgie dessiccatoriennes, qui proscrit notamment l’usage de la nĂ©cromancie royale et entraĂ®ne vraisemblablement la disparition de la titulature d’archonte, prend le nom de rĂ©forme hiĂ©male. Elle permet le retour des servants du culte en Bromael, dans la Marche Franche et en RĂ©publique de Ciudalia.
Cette refondation du culte du DessĂ©chĂ© a Ă©galement des rĂ©percussions sur une autre religion du cyclothĂ©isme. C’est en effet Ă cette Ă©poque que se dessinent les fondements du futur schisme au sein du culte de la Vieille DĂ©esse (n’oublions pas qu’Havreval est un monastère consacrĂ© Ă cette divinitĂ© fondĂ© dès 302 CR sur une donation du duc Regau d’Arches). Jaworski l’Ă©voque en quelques lignes, dans un passage volontairement abscons :
« Les mystes de la Vieille DĂ©esse disputaient de l’interprĂ©tation des textes matristiques. Les littĂ©ralistes prĂ´naient une stricte orthodoxie fondĂ©e sur la prééminence de la lettre et de l’allĂ©gorie, tandis que les anagogiques dĂ©fendaient une exĂ©gèse plus mystique. »
Cette querelle doctrinale ne semble toutefois pas avoir eu des consĂ©quences aussi profondes que la rĂ©forme hiĂ©male elle-mĂŞme. Elle ne prend d’ailleurs vraiment forme qu’un siècle avant les Ă©vĂ©nements contemporains des romans, soit environ soixante-dix ans après cette dernière.
J’ai évoqué plus haut le concile de Nicée à propos de l’œuvre syncrétiste de Leodegar III le Saint. La réforme hiémale autorise elle aussi plusieurs rapprochements historiques, même s’il serait hasardeux de lui assigner une source d’inspiration unique. À certains égards, le synode d’Havreval apparaît ainsi comme un lointain pendant du concile de Constance (1414-1418), qui met fin au Grand Schisme d’Occident (1378-1417). Pendant près de quarante ans, celui-ci déchire la chrétienté occidentale entre des papes rivaux, établis à Rome et à Avignon, auxquels vient même s’ajouter, à partir de 1409, un troisième prétendant issu du concile de Pise, chacun tenant les autres pour illégitimes. Les puissances européennes se rangent derrière l’une ou l’autre obédience au gré de leurs intérêts politiques et dynastiques.
Le concile de Constance restaure finalement l’unité de l’Église autour de Martin V et ramène progressivement les différentes obédiences sous une même autorité pontificale. Havreval procède, toutes proportions gardées, d’une logique comparable de réconciliation et de normalisation religieuses : le clergé du Desséché, tenu à l’écart des trois autres composantes du syncrétisme cyclothéiste depuis les catastrophes provoquées par ses éléments les plus radicaux, est réintégré au prix d’une révision de sa doctrine et de ses institutions.
Le parallèle ne s’arrête d’ailleurs pas à cette volonté de réunification : Constance entend également fixer les frontières de l’orthodoxie en condamnant ce qu’elle considère comme des hérésies. Jan Hus y est condamné puis exécuté en 1415, Jérôme de Prague l’année suivante, tandis que les doctrines de John Wyclif, mort plusieurs décennies auparavant, font elles aussi l’objet d’une condamnation. À Havreval comme à Constance, la restauration de l’unité religieuse passe donc autant par le compromis institutionnel que par une redéfinition de ce qui peut, ou ne peut plus, appartenir à l’orthodoxie.
La réforme hiémale n’est enfin pas sans rappeler, par certains aspects, l’édit de pacification de Nantes (1598), promulgué par Henri IV pour mettre un terme aux huit guerres de Religion qui avaient endeuillé le royaume de France de manière presque ininterrompue depuis 1562. Si l’édit ne procède pas, comme le synode d’Havreval, à une refonte profonde de l’organisation ou de la doctrine de l’Église réformée, il porte lui aussi les germes d’une réconciliation, ou, à tout le moins, d’une coexistence organisée, entre des confessions que plusieurs décennies d’affrontements avaient profondément dressées l’une contre l’autre.
Conclusion
Après quelques détours (il m’a été difficile de ne pas m’attarder davantage qu’il n’aurait fallu sur la traversée de Wyrmdale et sur les péripéties du Bel Églantier, qui ramènent inévitablement à celles, hors du cadre chronologique retenu ici, du chevalier de Vaumacel), j’arrive enfin au terme de ce (très) long article et remercie ceux qui auront eu la patience de me suivre jusqu’ici.
Comme on a pu le voir, les sources d’inspiration de l’univers jaworskien sont multiples, alors même que je me suis limité aux événements qui préparent le gros œuvre du Vieux Royaume que constituent Gagner la Guerre et Le Chevalier aux épines. Certains rapprochements tiennent sans doute parfois davantage à mes propres références qu’à celles de l’auteur ; mais il reste toujours intéressant de confronter le cheminement de l’imaginaire du créateur à celui de ses lecteurs, et il ne fait guère de doute que certaines de ces correspondances touchent juste. C’est aussi là l’une des grandes forces du Vieux Royaume : Jaworski y entremêle avec tant d’habileté des motifs historiques, littéraires, mythologiques et artistiques qu’il devient possible de festonner intellectuellement bien au-delà des seules sources qui l’ont directement nourri.
Je consacrerai prochainement un nouvel article aux événements qui précèdent immédiatement les deux grands romans : la guerre du Hériban pour le duché de Bromael, puis le conflit qui oppose le duché au comté de Kimmarc et conduit à l’affaire de Kaellsbruck, dans laquelle Ciudalia, Leonide Ducatore et Benvenuto Gesufal se trouvent impliqués ; enfin, la courte guerre entre Ressine et Ciudalia sur laquelle s’ouvre Gagner la Guerre. Ce sera l’occasion d’examiner plus en détail la manière dont Jaworski dispose les pièces de son échiquier politique et dynastique, ainsi que les nombreux emprunts qu’il continue de faire à l’histoire, à la mythologie et aux arts.
Bibliographie
Sources primaires : œuvres de Jean-Philippe Jaworski
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Janua Vera. Récits du Vieux Royaume, Gallimard, coll. « Folio SF », no 332, 2009, éd. augmentée, ISBN 978-2-07-035570-9. Première édition : Les Moutons électriques, 2007, ISBN 978-2-915793-28-4.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Janua Vera. Récits du Vieux Royaume, Les Moutons électriques, coll. « La Bibliothèque voltaïque », 2010, ISBN 978-2-36183-000-7. Édition augmentée comprenant notamment Montefellóne, Un amour dévorant, Comment Blandin fut perdu et six annexes, dont la Chronologie abrégée du Vieux Royaume. Première édition : Les Moutons électriques, 2007, ISBN 978-2-915793-28-4.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Gagner la guerre. Récit du Vieux Royaume, Gallimard, coll. « Folio SF », no 388, 2011, ISBN 978-2-07-043741-2. Première édition : Lyon, Les Moutons électriques, coll. « La Bibliothèque voltaïque », 2009, ISBN 978-2-915793-64-2.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Le Sentiment du fer. Récits du Vieux Royaume, Gallimard, coll. « Folio SF », 2022, ISBN 978-2-07-293118-5. Première édition : Les Moutons électriques, coll. « Hélios », 2015, ISBN 978-2-36183-198-1.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Comment Blandin fut perdu ; précédé de Montefellóne. Deux récits du Vieux Royaume, Gallimard, coll. « Folio 2 € », no 6089, 2016, ISBN 978-2-07-046839-3.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Le Chevalier aux épines, t. I : Le Tournoi des preux, Les Moutons électriques, coll. « La Bibliothèque voltaïque », 2023, ISBN 978-2-36183-832-4.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Le Chevalier aux épines, t. II : Le Conte de l’assassin, Les Moutons électriques, coll. « La Bibliothèque voltaïque », 2023, ISBN 978-2-36183-851-5.
- JAWORSKI, Jean-Philippe, Le Chevalier aux épines, t. III : Le Débat des dames, Les Moutons électriques, coll. « La Bibliothèque voltaïque », 2024, ISBN 978-2-36183-885-0.
Entretiens et articles consultés
- DABAT, Sophie, « Petit entretien avec Jean-Philippe Jaworski », entretien avec Jean-Philippe Jaworski, La Bibliothèque virtuelle, épisode no 30, Les Moutons électriques, 25 mars 2009. Version archivée par la Wayback Machine.
Consulter l’entretien archivé - GROMOVAR [pseud.], « Jean-Philippe Jaworski, doge de Ciudala », Quoi de neuf sur ma pile ?, 5 septembre 2011.
Lire l’entretien - DAER, Antoine [également Antoine St Epondyle], « Jean-Philippe Jaworski : “Je ne crois guère en l’inspiration” », entretien avec Jean-Philippe Jaworski réalisé en 2014 pour le webzine Les Bouquinautes, repris sur Cosmo Orbüs, 30 novembre 2014.
Lire l’entretien sur Cosmo Orbüs - ÉTIENNE, Yann, « Jean-Philippe Jaworski : “Je sors de la vraisemblance historique, mais pas forcément de la vraisemblance anthropologique” (Rois du Monde) », entretien avec Jean-Philippe Jaworski, Diacritik, 4 octobre 2021.
Lire l’entretien sur Diacritik - DESROIS, Gaëtan et DIAB EL HARAKE, Lamia, « Interview de Jean-Philippe Jaworski (Le Chevalier aux Épines) : “J’ai une préférence particulière pour Chrétien de Troyes !” (partie 1) », Cheminez, 22 mars 2024. Entretien avec Jean-Philippe Jaworski consacré notamment à la littérature médiévale, à Chrétien de Troyes, à la matière de Bretagne, à l’onomastique et à la toponymie du Vieux Royaume, ainsi qu’aux rapports entre oralité, jeu de rôle et écriture romanesque.
Lire l’entretien sur Cheminez
Entretiens et ressources audiovisuelles
- LIBRAIRIE MOLLAT, « Jean-Philippe Jaworski – Gagner la guerre », entretien vidéo, YouTube, 30 juillet 2015.
Voir l’entretien sur YouTube - FRANCE CULTURE, « Comment la fantasy s’est imposée dans la littérature », entretien conduit par Olivia Gesbert avec Anne Besson et Jean-Philippe Jaworski, dans le cadre de Bienvenue au (Book) Club, YouTube, 7 septembre 2022.
Voir l’émission sur YouTube - RCF LORRAINE, « Jean-Philippe Jaworski dans Des Livres et nous | HORS-SÉRIE », entretien conduit par Maxime Pisano, YouTube, 12 septembre 2022.
Voir l’entretien sur YouTube - VOSGES TV, « Des Livres et vous avec Jean-Philippe Jaworski », entretien présenté par Sarah Polacci, YouTube, 30 mars 2023.
Voir l’entretien sur YouTube - IND100 PODCAST, [entretien avec Jean-Philippe Jaworski], entretien conduit par Fred, YouTube, 19 juin 2023.
Voir l’entretien sur YouTube - COSMOS LITTÉRAIRE, « J’ai eu la chance d’interviewer un de mes auteurs préférés, Jean-Philippe Jaworski !!! », entretien conduit par Adrien Grimault-Azarete avec Jean-Philippe Jaworski, pour Le Chevalier aux épines », YouTube, 1er février 2024.
Voir l’entretien sur YouTube - RÔLISTE TV, « Café Rôliste #60 – Jean-Philippe Jaworski », entretien conduit par Guillaume avec Jean-Philippe Jaworski, YouTube, 9 novembre 2024.
Voir l’entretien sur YouTube - LA RENCONTRE DES FICTIONS HISTORIQUES, « Les rencontres des fictions historiques », rencontre avec Jean-Philippe Jaworski, animée par Camille Cilona, colloque tenu à l’Université de Rouen Normandie le 11 juin 2025 ; captation mise en ligne sur YouTube le 12 décembre 2025.
Voir la vidéo sur YouTube
Entretiens et forums
- JAWORSKI, Jean-Philippe [pseud. « Sarmate »], « Jean-Philippe Jaworski dans le forum d’ActuSF », échange avec les lecteurs du forum, Le forum d’ActuSF.com, 31 mai-3 juin 2010.
Lire l’échange sur ActuSF
Ressources complémentaires
- D’après Jaworski, Don Benvenuto s’inspire d’ailleurs de trois figures du XVIᵉ siècle. D’abord Benvenuto Cellini, orfèvre et sculpteur florentin au tempĂ©rament volontiers bravache, qui prĂ©tendait notamment avoir tuĂ© le connĂ©table Charles III de Bourbon lors du sac de Rome de 1527. Ensuite Blaise de Monluc, capitaine français et vĂ©tĂ©ran des guerres d’Italie, passĂ© Ă la postĂ©ritĂ© grâce Ă ses Commentaires ; personnage lui aussi haut en couleur, peu scrupuleux Ă l’occasion, qui relate et justifie certains de ses actes avec un humour parfois dĂ©sarmant. Enfin Michelotto Corella, redoutable homme de main de CĂ©sar Borgia, bargello / capitaine de la police de Florence, qui pĂ©rit lui-mĂŞme assassinĂ© en 1508. ↩︎
- Pour se repérer plus aisément dans les contrées du Vieux Royaume, il aurait fallu disposer de cartes à une échelle plus resserrée, notamment pour mieux comprendre l’agencement topographique du duché de Bromael, des seigneuries de Vayre et du Treff, ainsi que des comtés de Kimmarc, Brochmail et Belestance dans Le Chevalier aux épines. Très tôt pourtant, Jaworski expliquait que cette absence relevait d’un choix délibéré : il entendait placer son lecteur dans la situation du « pérégrin médiéval », qui « se déplace dans un territoire physique et non dans un espace schématisé ». ↩︎
- La nature des hordes ou tribus Uruk Maug reste à peine esquissée dans Janua Vera, Gagner la guerre ou Le Chevalier aux épines. Ce n’est que dans la nouvelle Désolation, parue dans Le Sentiment du fer, que l’ambiguïté se dissipe. ↩︎
- Les « barbares » Ă©voquĂ©s dans la nouvelle Janua Vera sont bien originaires de FĂ©mĂ©nie. Il s’agit mĂŞme des fameux BĹ“gars mentionnĂ©s dans Le Conte de Suzelle et Montefellòne. Seule la Chronologie abrĂ©gĂ©e du Vieux Royaume permet de lever les doutes et de l’affirmer avec certitude. Quant aux peuples de FĂ©mĂ©nie, ils tiennent, dans l’univers du Vieux Royaume, un rĂ´le comparable Ă celui des Huns, des Mongols ou des Tatars de la Horde d’Or : celui de populations de cavaliers nomades issues des steppes. Le nom d’OgomeĂŻ n’est sans doute pas innocent. Il Ă©voque assez directement Ă–gödeĂŻ (1186-1241), fils de Gengis Khan et khagan de l’Empire mongol. Le titre de khagan, que l’on peut rendre, de manière approximative, par « khan des khans », prĂ©sente d’ailleurs une parentĂ© Ă©vidente avec celui de Haut-Roi, au moins dans l’idĂ©e d’une souverainetĂ© exercĂ©e au-dessus d’autres chefs. ↩︎
- Dans Mauvaise donne et Gagner la Guerre, les Rapazzoni relèvent désormais de la mouvance ploutocrate, tandis que les Sanguinella se rattachent au courant belliciste. ↩︎
- Encore un choix de nom qui ne semble rien devoir au hasard. Odoacre, chef militaire de l’Empire romain d’Occident agonisant, est l’homme qui dépose en 476 le jeune Romulus Augustule, traditionnellement considéré par l’historiographie comme le dernier empereur romain d’Occident. Devenu roi d’Italie, il conserve une partie des structures administratives romaines et gouverne sous l’autorité nominale de l’empereur d’Orient Zénon. Celui-ci lui demande par ailleurs de reconnaître Julius Nepos, chassé d’Italie l’année précédente mais toujours considéré à Constantinople comme l’empereur légitime d’Occident. Odoacre entretient cette fiction juridique jusqu’à l’assassinat de Nepos en 480, tout en exerçant de fait seul le pouvoir dans la péninsule. En refusant finalement de reconnaître l’autorité de son souverain légitime, Odoacre, grand maître de l’Ordre du Sacre et régent du royaume, endosse lui aussi, malgré lui, le rôle de briseur de dynastie. ↩︎
- Un autre archimage est explicitement nommĂ© : Nergalsarecer, fondateur de la Grande Bibliothèque d’Elyssa, en Ressine, après que le chah Hadadèzer eut choisi d’y Ă©tablir sa capitale en – 447 CR. ↩︎
- Le terme de changelin est ici employĂ© comme synonyme de Changeur de forme. Il est probable que le hĂ©ros pense avoir affaire Ă l’une de ces crĂ©atures retorses, semblable Ă celle qui apparaĂ®t dans Jour de Guigne, plutĂ´t qu’Ă un vĂ©ritable enfant. ↩︎



















