La Grande Cabriole

18/01/2021

Préambule

Aujourd’hui, j’ai envie de parler de l’un des chefs d’œuvres les plus injustement méconnus de la télévision française du siècle dernier. Il s’agit de la « Grande Cabriole », mini-série française en quatre épisodes (six heures au total) tournés en 1988-1989 par feu Nina Companeez (1937 – 2015) surtout connue pour sa réalisation des « Dames de la côte » (1979).

Quelques mots sur cette réalisatrice de talent : on note d’abord sa plume presque miraculeuse alliée à beaucoup de curiosité intellectuelle et à une culture foisonnante. Elle possédait en sus une histoire familiale peu commune : petite fille d’émigrés juifs d’Europe de l’est, ses grands-parents maternels avaient fui en 1918 la Russie impériale qui sombrait alors dans la guerre civile. L’exode n’épargna pas les générations suivantes. Companeez (nom hispanisé en 1936), alors petite fille, fut forcée de se cacher à partir de 1940 avec ses parents et sa sœur en zone libre, au moment où l’armée française cédait au rouleau compresseur allemand.

La roue du destin avait frappé à deux reprises. C’est donc sans surprise que l’on comprend sa fascination pour les « changements d’époques », ces petites séquences de l’histoire où de grands bouleversements géopolitiques, sociétaux, techniques ou religieux engendrent une mutation brusque et parfois violente des sociétés humaines : un monde disparaît, un autre naît.

Et c’est de l’une de ces époques agitées dont il est question dans la « Grande Cabriole » : la Révolution française. Un sujet, à première vue éculé, mais qui est ici traité avec brio. La Grande Cabriole a cette vertu de ne tomber dans aucune facilité. Le regard porté sur la période est tocquevillien mais cela n’engendre ni dialogues convenus, ni raccourci historique, ni manichéisme larmoyant.

L’oeuvre – De quoi s’agit-il ?

Très bien servi par un quadrille d’excellents acteurs de théâtre, du cinéma et de la télévision des années 1980 – 1990 (Fanny Ardant, Francis Huster, Bernard Giraudeau, Robin Renucci, Ludmila Mikaël, Philippe Laudenbach, Jean Parédès…), l’intrigue nous plonge d’abord dans la France de juin 1789 et met en scène quatre personnages principaux, initialement amis d’enfance :

  • Laure-Adélaïde, comtesse de Chabrillant (Fanny Ardant). Jeune femme mariée de la haute noblesse française. Personnalité énigmatique et difficile à cerner complètement mais à n’en pas douter une dame d’esprit, un tempérament de feu, une fausse frivole mais une authentique jouisseuse, chez laquelle on sent déjà poindre les premières lueurs du romantisme torturé du XIXème siècle : « au calme, j’ai toujours préféré les orages, à la quiétude, l’inquiétude, à la certitude, l’incertitude et au prévisible, l’inconnu« .
  • Armand Gallois (Francis Huster). Jeune bourgeois aisé (sa mère est une femme d’affaire avisée) et premier amant de la comtesse. C’est un littérateur cultivé, un artiste, un écrivain acharné dont le but ultime est « d’écrire une œuvre« . Plus encore que sa maîtresse, Gallois préfigure le romantisme littéraire et Nina Companeez en fait une sorte d’alter-ego roturier de Chateaubriand, en plus ombrageux encore : « Genus irritabile vatum (je suis de la race irritable des poètes). Je n’ai jamais eu ta belle cordialité, et comme tu le vois, avec le temps ça empire« .
  • Alexandre, vicomte de Nocé (Robin Renucci). Frère de la comtesse et officier de cavalerie dans l’armée de Louis XVI. Il est un des purs produits de la noblesse décadente de l’Ancien Régime : un élégant avec de l’esprit, frivole, mélancolique, un sens aigu de l’auto-dérision. Il est décrit dans le film comme « un délicieux gredin » avec un « air de se moquer de tout« .
  • Augustin Bardou (Bernard Giraudeau). Fils d’aubergiste et séminariste. Son extraction modeste est doublée d’un caractère sanguin et impétueux ainsi que d’une soif de réussite et d’ascension sociale. Jetant la bure, il devient soldat (dragon) puis, gravissant les échelons comme un Murat ou un Lannes, général de la République et du Consulat. « Elle me traitait toujours de fou, montrons-lui que je n’ai pas changé« .

La Grande Cabriole est donc avant tout une peinture de la Révolution, des idées nouvelles et de leurs effets sur les trois ordres de la société, vus à travers le prisme de quelques individus et en mettant l’accent sur la classe aristocratique. Chacun des personnages va connaître un cheminement différencié et tumultueux qui s’achève lorsqu’on les retrouve à la fin de l’histoire en 1800, lors d’un bal qui consomme le changement d’époque, tragédie pour certains (Nocé) et consécration pour d’autres (Bardou et Gallois).

Le carré amoureux:

Les liens qui unissent les quatre personnages constituent le second pilier autour duquel s’articule le film. Des compagnons de jeux, des amis d’enfance, c’est la raison pour laquelle la Grande Cabriole nous sert cet assortiment bizarre d’un fils de cabaretier, d’un bourgeois enrichi et de deux nobles du meilleur monde qui frayent pourtant ensemble, en bonne intelligence. Malgré les différences sociales qui les ont fait évoluer dans des mondes distincts, on retrouve des expressions manifestes de leur amitié ancienne tout au long du film.

Mais au sein de ce quatuor, il y a personnage central qui attire tous les autres comme un aimant (au sens propre), et c’est celui de Laure-Adélaïde, à l’origine (malgré elle) d’un carré amoureux.

  • Gallois et elle sont amants de longue date. Par amour-propre, ils placent leur fierté au-dessus de leurs sentiments et ainsi contribuent à rendre leur amour malheureux. Le résultat en est une relation orageuse, un affrontement permanent entrecoupé de quelques accalmies qui montrent la profondeur de leur affection mutuelle.
  • Bardou : « je suis né ambitieux en gloire et en amour« . Déjà enfant, il se bat avec Gallois « pour les beaux yeux de cette pimbêche« , une altercation lors de laquelle son ami se fracasse le genou, ce qui le laissera boiteux. La Révolution rallume la flamme que sa condition avait éteinte, et il se déclare à la comtesse comme on fait une déclaration de guerre : à son retour, couronné du laurier des champs de batailles, elle sera à lui !
  • Nocé est le frère de Laure-Adélaïde. Leur relation est amicale et complice, mais elle est teinté une fois dans le film d’un penchant plus que fraternel de la part de Nocé. On peut y voir là la métaphore de cette noblesse d’Ancien Régime : à force de cultiver l’entre-soi, ses penchants la poussent vers des rapports incestueux. C’est une idée reprise plusieurs fois par le cinéma ou la littérature (dans « Harmonie » de Eduard von Keyserling) et parfois là ou on l’attend moins, la comédie (dans « Les Mariés de l’an II » de Jean-Paul Rappeneau : l’amour du marquis de Guérande pour sa sœur, Pauline de Guérande).

« Il vient un moment où seules les femmes peuvent nous sauver de nous-mêmes » disait le comte Chojnicki dans l’adaptation cinématographique de la Marche de Radetzky de Joseph Roth (1994). Dans la Grande Cabriole, la femme est plutôt le brandon de la discorde qui va, de manière conjuguée avec les grands changements en cours, progressivement séparer les trois amis.

Une femme aimée de plusieurs hommes… Rien de nouveau sous le soleil me direz-vous, mais encore une fois, la Grande Cabriole possède ce je-ne-sais-quoi qui parvient à régénérer les thèmes les plus rebattus.

L’oeuvre – Pourquoi est-elle géniale ?

Le setting:

Bien plus original que ce que l’on fait d’habitude dans un film sur la Révolution française. Délaissant les bancs des Etats Généraux, les poudres cosmétiques des salons de Versailles et celles plus explosives de la Bastille, la mini-série nous transporte d’abord dans le cadre intimiste de Chateaudun puis à Paris, Coblence, Hambourg ou encore Crémone.

Le texte:

Si l’ouïe pouvait goûter, elle dirait de ces dialogues qu’ils sont du miel. C’est le principal atout du film : un texte ciselé et parfaitement interprété qui met à l’honneur le « bel esprit » du XVIIIème, quintessence de ce que notre langue française a fait de mieux. La retranscription qu’en fait Companeez dans ses dialogues est excellente. En comparaison, même le très bon « Ridicule » de Patrice Leconte (1996) paraît… ridicule.

Quelques exemples de dialogues du film seront plus parlants qu’autre chose :

Episode 1, scène 2 – la marquise de Castellane et Alexandre de Nocé « se produisent » au château de la Primaudière (fictive demeure familiale des Chabrillant) devant un parterre composé de leurs amis en 1789, peu de temps avant la chute de la Bastille. Ce passage est déjà prétexte à exposer les sentiments révolutionnaires qui animent non seulement le petit peuple mais aussi certains nobles.
Episode 2, scène 6 – Alors que la France vit des heures difficiles avant la bataille de Valmy (1792), Bardou apprend l’existence de la relation de Laure-Adélaïde et de Gallois. Avec l’incandescence qui le caractérise, il déserte (temporairement) sa garnison pour aller demander des explications à son rival.
Episode 3, scène 1 – Début 1793, Gallois se rend à Hambourg pour revoir Laure-Adélaïde.
Episode 4, partie de la scène 8 – Le bal de la fin (1800) où deux amertumes, celles de Nocé et de Saint-Alban, viennent à se heurter. Le duel à l’issue fatale qui en résulte (et que je ne montre intentionnellement pas dans sa totalité !) métaphorise bien le changement d’époque : après ce bal, le beau XVIIIème siècle a définitivement vécu.

Les thèmes historiques, sens du détail et références littéraires:

Companeez évite encore une fois les lieux communs. Si la toile de fond nous informe bien sur la grande histoire telle qu’enseignée de manière traditionnelle (les grandes journées révolutionnaires, la mort du roi et de la reine, la Terreur de 1793-1794, les affrontements de l’armée françaises contre les armées des deux premières coalitions sur les fronts de l’est et du nord de la France, d’Allemagne, d’Italie…), les thèmes centraux sont plus improbables : l’émigration des nobles, spoliés de leurs terres et de leurs biens, fuyant en Allemagne ou en Italie; la contre-révolution « régulière » (l’armée de Condé et l’armée des princes) et le retour discret, pour ne pas dire honteux, de certains de ces émigrés sous le Directoire et le Consulat.

La reconstitution, sans être aussi parfaite que celle des « Liaisons dangereuses » de Stephen Frears ou aussi esthétique que celle de « Barry Lyndon » de Stanley Kubrick, demeure excellente (costumes, uniformes, robes, les intérieurs…).

La fresque historique. Que ce soit dans les dialogues ou dans les scènes, le souci du détail est également au rendez-vous : le père de Nocé et Laure-Adélaïde, chargé à Hambourg d’accommoder « cinquante salades différentes » pour un banquet est une anecdote basée sur un fait authentique d’un comte d’Albignac commissionné pour les mêmes tâches à Londres. On pense également au violoniste écossais, Thomas Basingstoke, qui évoque son stradivarius (le renom de ces instruments n’était pas alors ce qu’il est aujourd’hui) et son célèbre contemporain, Giovanni Viotti ou encore à l’état-major de Bardou qui moque l’accent sans « r » des incroyables et des merveilleuses (Cousinet : « pa’ole d’honneu’ ! »)…

Ce souci du détail se retrouve jusque dans le choix des noms des deux principales familles aristocratiques du film, dont des homonymes appartenaient à la noblesse de cour au XVIIIème siècle. Dans le célèbre libelle d’un mystérieux Bouffonidor (peut-être le fameux Ange Goudar), « Les Fastes de Louis XV, de ses ministres, maitresses, généraux et autres notables personnages de son règne » (1782), sont mentionnés : un comte Charles de Nocé, libertin réputé et premier gentilhomme de la chambre du duc Philippe d’Orléans, régent de Louis XV, mais aussi un marquis de Chabrillant qui aurait compté au nombre des amants/clients de la comtesse du Barry avant qu’elle ne devienne la maitresse de Louis XV.

On retrouve de nombreux clins d’œil historico-littéraires :

  • « Le plus difficile n’est pas de faire son devoir mais de savoir où il se trouve » (Jules de Chabrillant, l’époux de Laure-Adélaïde), vient possiblement d’une citation de l’écrivain Jean Mallard, comte de La Varende, un nostalgique de l’Ancien Régime.
  • « Qu’importe ! Nous repeuplerons » (Delphine de Nocé), cette vieille demoiselle, qui à l’instar de Robespierre, veut régénérer la France en fusillant tous les « mal-pensants », évoque une phrase similaire rapportée par Ghislain de Diesbach dans son Histoire de l’émigration (1975).
  • « J’ai fais toute la campagne avec un fusil dont le chien ne s’abattait pas » (Nocé), sans surprise tiré d’une anecdote authentique de Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe.
  • « Qu’est-ce que c’est que ça la Lorette ? – C’est la jument du sergent-major Thibaud – Ah, celle qui mord ? » (Bardou et Duluc), le passage sur la monture mecklembourgeoise de Bardou est largement inspiré d’un autre « cheval tueur », Lisette, le cheval de bataille du général baron de Marbot qui l’évoque dans ses mémoires.
  • « La vie … de l’écrivain … est … son … garde-manger » (Galois consigne ses impressions), référence à Balzac qui donnait à son carnet de travail ce sobriquet de « garde-manger« .
  • « Vous êtes ivre. Sortez monsieur ! – Nos ancêtres auraient dit : sortons ! » (Nocé répondant à Saint-Alban), réplique tout en panache peut-être inspiré des Mémoires d’une aveugle, un roman faussement attribué à Alexandre Dumas.

Et il ne s’agit là que d’une fraction de ces clins d’œil.

Les personnages secondaires:

Dans la Grande Cabriole, le jeu des quatre acteurs principaux est sublimé par les seconds rôles. Je ne parle pas seulement là de performances d’acteurs, mais bien encore du travail d’écriture. Tous les personnages secondaires contribuent grandement à l’oeuvre, tant pour l’intrigue et les dialogues que pour l’esquisse de la fresque historique. Parmi eux, je retiens particulièrement :

  • Saint-Alban (Yann Babilée) incarne l’aristocrate frustré de n’avoir pas bénéficié des honneurs de la cour en raison de sa récente noblesse et méprisé par une partie de ses pairs, tant pour ses origines que pour son opportunisme et une certaine fausseté de caractère (Laure-Adélaïde : « vous êtes nés comédien »). Amoureux transi de la comtesse, il embrasse de toutes ses forces les idées nouvelles. Son personnage relativise bien la nature de la Révolution : Il n’y a pas eu les « absolutistes » d’un côté et les « sans-culottes » de l’autre. Beaucoup des premiers fossoyeurs, volontaires ou involontaires, de la monarchie étaient nobles (Lafayette, le vicomte de Noailles, les frères Lameth, le duc d’Aiguillon…).
  • Camilla/« La Paradisi » (Ludmila Mikael). Elle est la deuxième femme clef de l’histoire. D’abord chanteur des rues (elle est grimée en homme) puis cantatrice à succès invitée dans toute l’Europe. Elle devient la maîtresse de Nocé et c’est autour d’elle que commence à se reconstituer, à la fin du film, un deuxième carré amoureux. C’est une personnalité tout en contraste, et dotée d’une ironie mordante.
  • Le comte Jules de Chabrillant (Philippe Laudenbach). Il est l’époux de Laure-Adélaïde avec laquelle il vit en bonne entente. Il est la synthèse de « l’homme du siècle »: à la fois grand seigneur, homme d’esprit et gentilhomme chevaleresque chez qui la frivolité n’est évidemment pas absente (lui-même trompe allègrement sa femme) : « Eh bien ma chère, que faites-vous là ? – Je viens compromettre votre réputation monsieur le comte. – Veuillez retourner au plus vite auprès de vos bouillants jeune gens madame. Vous savez que rien ici n’est plus mal vu qu’un mari et une femme qui semblent bien ensemble. » (le comte et Laure-Adélaïde) Son personnage apporte cette dose de pur panache qui vient réchauffer les cœurs avides de beaux sentiments.
  • « La mère Gallois » (Véronique Silver), le profil même de la femme forte, dure et inflexible, dont l’amour pour son négoce n’a d’égal que celui qu’elle porte à son fils. Son personnage en demi-teinte donne plusieurs passages touchants et la mise en scène de son cynisme est parfaite. La mère Gallois au père Farget : « …donnez votre fille à mon fils, s’il vous la demande – pour qu’elle lui apporte sa fortune et qu’en échange, il lui apporte le malheur ? Car c’est ce qui arrivera – Elle préférera être malheureuse avec lui qu’heureuse avec tout autre.« 
  • Le duc de Bramante (Jean Parédès), vieux courtisan tombé dans la misère à son départ en exil mais dont les anecdotes croustillantes et les remarques sarcastiques ajoutent vraiment une touche piquante à certaines scènes (le duc à Gallois et Bardou lors du bal de la fin : « au milieu de ces nymphes à demi-nues, je me prends pour Ulysse dans la grotte de Calypso, et je suis à deux doigts de reconnaître que dans les changements survenus, tous ne sont pas également… indigestes« .

La musique:

Élément immersif important dans un film historique, il est là encore très bien maîtrisé. On retrouve des airs d’opéras d’époque, souvent chantés par les personnages eux-mêmes (Nocé, la marquise de Castellane/Annie Sinigalia et « la Paradisi »/Ludmila Mikaël), ce qui constitue encore un trait original de l’oeuvre et qui plante solidement l’ambiance.

On retrouve donc un air de l’opéra-comique Richard Coeur-de-Lion de Grétry, hymne des soldats royalistes, un magnifique air de Paisiello (« Nel cor più non mi sento » – dans le bal final notamment), mais aussi des airs de Dalayrac, Giordani, Scarlatti… (9 compositeurs au total, pas des plus connus, mais chaque morceau est choisi avec goût et s’adapte parfaitement au film)

L’oeuvre – Pourquoi n’a elle pas passé l’épreuve du temps ?

Je ne crois pas avoir jamais croisé quelqu’un qui connaissait La Grande Cabriole et dieu sait pourtant que tout le monde gagnerait à le découvrir. Sur internet, c’est à se désoler : pas un streaming, pas un extrait sur YouTube (enfin deux, mais très courts et pas des mieux), une pauvre petite fiche Wikipédia, un vague article d’archive du Monde et un extrait d’interview de l’INA. Bref, le néant.

Alors pourquoi cet anonymat ? Je vais donner mon interprétation. Le format d’abord. C’est un « feuilleton », comme disaient nos anciens, un vulgaire téléfilm, et il est vrai que les six heures d’une mini-série auront toujours moins de succès auprès du grand public qu’un film de deux heures, plus facile d’abord (quoique quand on voit Netflix…). Ensuite, la promotion, probablement. Ce film est loin d’être un blockbuster (on sent d’ailleurs le manque de moyens pour les scènes de guerre de Bardou qui auraient pu être bien plus grandioses) et le marketing n’a sans doute pas suivi à l’époque. Et enfin, le contenu : c’est un film tout en subtilité où il faut savoir apprécier la beauté de la langue et, tantôt le comique, tantôt la poésie ou la gravité de certaines répliques/situations, le tout avec un niveau de culture suffisant pour prendre la mesure des petites références historiques et littéraires dissimulées ça et là. Un film qui n’est pas tout public en somme mais qui a le pouvoir de séduire tout amateur d’histoire ou de beau langage avisé (ceux qui ont aimé/adoré « Cyrano » de Jean-Paul Rappeneau ou « le Souper » d’Edouard Molinaro, ne passez pas votre chemin, c’est pour vous !).

Conclusion

Si je devais un peu modérer mon enthousiasme et ainsi donner quelques éléments de réflexions supplémentaires sur le manque de succès durable de la Grande Cabriole, disons encore que les couleurs et la qualité de l’image sont un peu défraîchies par rapport à ce qui se fait aujourd’hui et la manière de filmer pourrait manquer de dynamisme aux yeux de certains.

Mais mon avis reste tranché. Après plus de 30 ans, les dialogues, intemporels, n’ont pas pris une ride et je recommande expressément cette mini-série, encore trouvable en DVD sur Amazon, le site de la Fnac ou en médiathèque. Pas de limites d’âge ni de lassitude à redouter, je l’ai moi-même découvert adolescent il y a quelques années et je suis toujours aussi émerveillé à chaque fois que je le revois. La Grande Cabriole fait décidément partie de ces quelques petites perles de la télévision qui, bien que traitant d’un changement d’époque, ne donne pas l’impression d’avoir vu passer le temps.

Critique de One Piece : une œuvre sur le déclin

02/08/2020

Avant-Propos

Ma diatribe sera longue et je vous prie de m’excuser si elle en devient indigeste, mais le sujet est large et je voulais le couvrir de la manière la plus holistique possible. En guise de préambule, je précise tout de même que One Piece est l’un des meilleurs mangas qui ait animé mon enfance et adolescence et que c’est pour cela que je prends la peine d’y consacrer un peu de temps. Cette critique est motivée par la déception que m’inspire la tournure que One Piece a pris il y a quelques années (toute proportion gardée naturellement, le manga reste bon) et je vais aborder plusieurs thèmes allant des choix de l’édition française à certaines des décisions de l’auteur concernant le dessin, l’intrigue, les personnages, les fruits du démon, les primes… Ce sont parfois des points de détails, mais ce sont les détails qui nourrissent l’impression générale que l’on se fait d’une œuvre. Sans plus attendre, rentrons dans le vif du sujet.

Un élément commun à de nombreux mangas, c’est que l’on peut souvent les découper chronologiquement en trois phases : une phase ascendante (le manga prend son essor, les bases de l’histoire sont posés, le style de dessin est souvent encore un peu hésitant), la phase stable – « l’apogée » (histoire et dessin ont atteint leur vitesse de croisière, l’intrigue est en place, le lecteur peut profiter pleinement !), une phase de déclin (l’histoire tâtonne, dans certains cas le dessin décline lui aussi… Lié à plusieurs facteurs : le mangaka en manque d’inspiration, vieillit, se lasse, les assistants changent…). Je considère que One Piece, sans être devenu réellement désagréable à lire, (contrairement au dernier arc de Naruto qui illustre à mon sens parfaitement l’aspect « déclin » d’une œuvre) n’en est pas moins gangrené par certaines caractéristiques propres à un manga qui perd en qualité.

1ère phase (tomes 1-20~24)

One Piece peut être schématiquement découpé, suivant le modèle que j’ai énoncé, en trois phases : le début du manga à l’arc d’Alabasta (tomes 20 – 24 environ) entre 1997 et 2001 (dates de parution des volumes au Japon) constitue la phase ascendante. Le dessin est encore hésitant (le style un peu grossier de One Piece ne donne même pas particulièrement envie à ce stade), on pose encore les bases de l’histoire et le caractère des personnages.

2ème phase (tomes 25 – 66)

La seconde phase s’étend de l’arc Alabasta à l’arc de l’île des hommes poissons (tome 25 à 66, j’aurai pu dire l’ellipse, mais je trouve que cet arc se tient encore bien) soit entre 2001-2002 et 2012. Au début de cette période, One Piece commence à être nominé pour des prix (trois fois finaliste du prix Tezuka entre 2000 et 2002) et c’est à cette époque que des records de ventes sont enregistrés (100 millions de volumes en circulation au Japon en 2005. L’œuvre devient ensuite à partir de 2008 et pendant plus d’une décennie le manga le plus vendu chaque année. La courbe ascendante des ventes se poursuit jusqu’en 2011, le tome 67, paru en 2012 au Japon, restant à ce jour le volume le mieux écoulé avec 4,05 millions d’exemplaires). C’est là que tout amateur de One Piece a réellement vibré : Jaya, Skypiea, Water Seven et surtout Enies Lobby, Thriller Bark, les Sabaody, Impel Down et la bataille de Marine Ford sont autant d’arcs géniaux. Le talent d’Oda se déploie tout entier à cette période :

  • Il plante ou a planté avec succès la géographie (les 4 océans extérieurs, la Route de Tous les Périls-Grandline, le Nouveau Monde, Redline, Calm Belt…), les institutions (le Gouvernement Mondial, la Marine, les 7 corsaires, les Empereurs, l’armée révolutionnaire…), les mythes (Gol D. Roger, le One Piece, Raftel/Rough Tell…), les mystères (le D, les 100 ans cachés de l’histoire et les ponéglyphes, les armes antiques…) et d’autres mécanismes propres à son univers (les phénomènes météorologiques, les logposes/eternalposes, escargophones, vivre cards, le renouvellement perpétuel d’une faune et d’une flore féerique et farfelue…).

C’est ce « décor » qui participe énormément au plaisir que l’on prend à la lecture, et les croisements de références géographiques, historiques et littéraires soigneusement mis en scène et dont le manga est truffé (passez le paragraphe en italique pour aller plus rapidement à la critique).

Parmi les plus évidents on retrouve : Whiskey Peak – cités pueblos du sud des USA, Alabasta – Egypte des pharaons, Water Seven – sorte de croisement entre Venise, les cités hanséatiques et le Mont-Saint-Michel, Skypiea – paradis remasterisé x Amazonie x amérindiens vs colons blancs x cités incas x Jack et le haricot magique (fallait le faire), Long Ring Long Land – steppe mongole, Impel Down – Alcatraz / thématique SS dans les uniformes des gardiens, Dressrosa – Espagne x Antiquité grecquo-romaine, pays des Wa – Japon Edo, Marie-Joie – Chambord, les géants/Erbaf – civilisation viking, les pirates kuja – les Amazones, l’équipage du pays des fleurs – pirates féodaux chinois, certains pirates et leurs homonymes du XV – XVIIème siècle (Teach, Hawkins, Drake, Bellamy, Captain Kidd, Jean Bart/Jambart, Rayleigh/Raleigh, Orlumbus/Colomb, Yorki/Calico Jack parmi les plus évidents), Gang Bege/Al Capone, Fisher Tiger/Spartacus, Don Charlos/Don Carlos, fils de Philippe II d’Espagne, sans oublier la réf qui fait s’étrangler tout français qui se respecte : Trafalgar D Water Law et j’en passe (beaucoup des apparences de personnages sont inspirés de personnalités et d’épisodes du cinéma/musique/dessins animés/politique/mythologies japonaise, européenne et asiatique). Bref, l’objet n’est pas non plus de lister tout de manière exhaustive (d’autres on fait ça très bien) mais de donner un aperçu de ce qui de mon point de vue constitue une force majeure du style de One Piece.

  • Deuxième aspect de cette seconde phase, c’est le dessin qui devient de plus en plus qualitatif, les interactions entre personnages (un jeu comique basique et répétitif certes, mais qui fait toujours son effet), une intrigue et des schémas narratifs riches, des personnages secondaires intéressants, les combats qui gagnent en intensité et les antagonistes et leurs pouvoirs qui montent en puissance : Crocodile, Ener, Rob Lucci, Moria, Magellan, Barbe Noire, les amiraux, les supernovae…

3ème phase (tomes 67-97, en cours)

Maintenant, venons-en à ce qui ne va pas/plus et à la troisième phase : celle de déclin (un déclin relatif commercialement : le volume de vente global dégringole depuis 2011 et le manga n’est pas premier en termes d’exemplaires vendus pour l’année 2019, une première depuis 12 ans. Malgré cela, les volumes 68 – 76 se sont tous vendus à 4 millions d’exemplaires et One Piece demeure le leader incontestable du marché avec un tirage record de 470 millions d’exemplaires en avril 2020). Il est bon de rappeler que cette thématique a déjà été éprouvée de nombreuses fois (parfois de façon très virulente) mais j’espère y apporter un peu de sang neuf avec l’argumentation qui va suivre.

L’un de mes premiers malaises, ne vient pas de l’œuvre elle-même mais de ce que l’on pourrait appeler la période post-Sylvain Chollet qui fut le traducteur de Glénat jusqu’en 2012. Toute traduction de qualité a un cachet qui lui est propre, et celle de Sylvain Chollet (jusqu’au tome 60 – ancienne traduction française jusqu’au tome 66) était indéniablement meilleure : il avait fait le choix de noms plus romanisés (avis subjectif, mais je trouve que cela passe bien mieux pour un lectorat de langue française) et surtout il utilisait un meilleur registre de langue que ceux qui ont repris la traduction après lui, la lecture en était plus agréable. Enfin, ses choix de traductions étaient aussi plus astucieux (les Caborage, Chavipère, Dent-de-Chien, Grocador, Quécalor, Pouilleux et autre Trouduc ne m’ont pas convaincu).

Venons-en à présent aux critiques sur l’œuvre elle-même, résumées en sept points.

Le dessin

En premier lieu le dessin est, presque imperceptiblement, devenu moins bon : cela se remarque essentiellement lors des scènes de combats qui ne transmettent plus la même intensité, et qui sont parfois esquissées grossièrement (un trait simplifié, des lignes de forces négligées, une perspective parfois approximative…). Cela vaut bien sûr moins pour les planches importantes que pour les affrontements secondaires mais c’est tout de même une réalité. Les combats des chapeaux de paille mais aussi ceux de Trafalgar Law, Fujitora, Pika, Cavendish, Don Sai, des « fourreaux rouges », des « Calamités » ou des Tobiroppo par exemple, qui présentaient pourtant un gros potentiel, ne sont franchement pas toujours très soignés (sans parler du choc Big Mom – Kaido, qui est une farce). Mention honorable pour les combats principaux de Luffy contre Doflamingo et Dent-de-Chien, mais on n’atteint pas le niveau d’intensité pré-ellipse.

Peut-être aussi en cause dans la perte d’intérêt des combats, l’alternance entre moments bouffonesques et sérieux qui est moins bien géré : la surabondance de moments « bouffons » tue la tension (cf. l’œdème sur l’œil de Luffy pendant tout le combat contre Dent-de-Chien et la « pause goûter » de celui-ci, le combat contre Don Chinjao, contre Cracker…). Cette impression est renforcée par les choix graphiques sur certains personnages. L’arc du pays des Wa est une souffrance de ce point de vue : Orochi, Kawamatsu, Raizo, Ashura Doji, Kanjuro, Chavipère et Shinobu sont dénués du charisme le plus élémentaire alors qu’ils sont des personnages clefs de l’arc.

Luffy vs Cracker (vol. 84, chap. 842)
Pause goûter de Dent-de-Chien, combat vs Luffy (vol. 88, chap. 883)
Kaido vs Big Mom (vol. 94, chap. 951)
Luffy vs Don Chinjao (vol. 72, chap. 719)
Cavendish vs Don Chinjao (vol. 71, chap. 708)

Histoire/rythme/foreshadowing/cohérence

Certains arcs sont devenus franchement mal foutus, que ce soit au niveau de l’intrigue, du rythme, ou par un cocktail mal dosé des références culturelles que je pointais comme une force de One Piece un peu plus haut. Punk Hazard est à mon sens l’expression de cette dérive : une île faite de terres enflammées et de glaciers suite à l’affrontement de deux amiraux (admettons, après tout, One Piece et le loufoque vont de pair), avec des dragons de laboratoire (ah ?), la base scientifique d’un savant maléfique gardée par des hommes-yétis et d’anciens pirates qui ont perdu leurs jambes, remplacées façon centaure par les pouvoirs d’un capitaine corsaire infiltré (bof), des enfants transformés en géants, un trafic de fruits du démon artificiels, un vice-amiral de la marine à la solde d’une organisation criminelle elle-même à la solde d’un équipage d’empereur… Bref un bordel, mais qui par rapport au One Piece de la seconde phase est moins maîtrisé, plus brouillon. Le rythme de l’histoire est souvent beaucoup plus décousu (valable pour tous les arcs depuis Punk Hazard) mais aussi beaucoup plus lent (entre les tomes 30 – 60, on distingue onze arcs et pré-arcs. Sur le même nombre de volumes entre les tomes 67 – 97, il n’y en a que six). Cette lenteur impacte aussi directement les combats évoqués plus haut. Par exemple, là où un Franky vs Fukuro prenait 6 chapitres à Enies Lobby (chapitres 400 – 406), un Franky vs Señor Pink s’éternise pendant 43 chapitres à Dressrosa (chapitres 732 – 775). Et à contrario, lorsque Oda décide d’accélérer la cadence justement pour rattraper les lenteurs passées, les combats sont les premiers éléments de l’intrigue à faire les frais de ce changement de rythme trop saccadé (Onigashima est l’exemple typique : les faces à faces Kanjuro vs Kiku, Eustass Kid vs Apoo, X-Drake vs Who’s Who et Queen, Jack vs les deux seigneurs minks sont tous éclipsés ou abrégés).

Le « foreshadowing » : long (sur plusieurs tomes) ou court (sur quelques chapitres), ce procédé narratif est souvent la clef d’un bon récit et Oda en avait montré une bonne maitrise dans les deux premières parties de One Piece (l’introduction progressive de Barbe Noire et de sa clique comme antagonistes principaux du manga en est le meilleur exemple). Mais ce procédé peut se révéler une arme à double tranchant lorsque mal maitrisé puisqu’il donne l’impression que l’auteur navigue à vue, et c’est bien ce qui se passe dans la troisième phase : le rôle du personnage de Momonosuke est très mal amené (son lien de filiation avec Kinemon est démenti très tard), plus récemment, l’introduction du personnage de Yamato a créé la confusion. Oda a manifestement changé d’idée sur le sexe de son personnage au dernier moment : d’un homme, nous sommes passés à une femme et pour justifier cette transition, il a fallu établir la « masculinité » de Yamato au moyen d’une entourloupe narrative sur son « appropriation de la volonté/personnalité d’Oden »…

Il y a enfin certaines incohérences, inévitables dans One Piece (les petites sont légions), mais qui sont parfois un peu grosses et qui gênent l’immersion dans l’histoire, voici celles qui m’ont le plus dérangées :

  • Dressrosa : on se retrouve dans un pays qui adore les combats d’arènes et dont les soldats sont habillés comme des phalangistes spartiates mais on finit par nous expliquer que la dynastie des Riku n’a jamais livré une guerre… en 800 ans (simplement pour justifier le parallèle manichéen dynastie Don Quichotte = méchant ; dynastie Riku = gentil).
  • La « Donquichotte family » : Doflamingo est sans doute le plus abominable des corsaires mais c’est aussi le seul qui ait eu une garderie en guise d’équipage. Tout est dit.
  • Zou et Raizo : Dans One Piece, le sacrifice pour autrui est une valeur portée aux nues qui se justifie par l’amitié, la loyauté ou les liens familiaux et n’engage généralement que celui/ceux qui décident de se sacrifier. À Zou, le quasi-massacre de toute la population minks pour la protection du seul Raizo est d’abord justifié par les « liens immémoriaux » liant minks et Wano. Mais le manga avançant, ces liens apparaissent comme parfaitement mémorables puisqu’ils s’incarnent uniquement dans le lien de vassalité attachant Caborage et Chavipère à Oden Kozuki. Cela signifie que les deux dirigeants étaient prêts à sacrifier leur peuple entier pour un seul bonhomme au nom de liens qui n’engageaient qu’eux… La pilule a du mal à passer.
  • Le royaume des Germa 66 : outre le fait que ce royaume flottant rappelle Thriller Bark en moins bien et que j’ai trouvé les concepts de la famille Vinsmoke (ses relations avec Sandy notamment) et de sa technologie avancée un peu foireux, on peut se demander pourquoi ce « pays » – qui a participé à quatre coups d’états meurtriers, qui est représenté depuis des décennies dans les livres pour enfants de North Blue comme l’antagoniste par excellence de la marine, qui se comporte comme une organisation criminelle tirant ses revenus du mercenariat, qui projette de s’allier avec un empereur pirate et dont le dirigeant a fait partie d’un groupe de recherche interdit par le Gouvernement est encore convié aux rêveries du Gouvernement Mondial au début de l’arc.
  • Sai à Marie-Joie : Rien d’étonnant à ce que le pays des fleurs fasse partie du Gouvernement Mondial ou même que l’équipage des huit trésors entretienne de bonnes relations avec le/les dirigeants de ce pays (dont les membres sont originaires). Cependant, la flotte reste une institution pirate reconnue et la tête de Sai, son chef, est mise à prix. Cela paraît donc assez saugrenu de le voir escorter la délégation du pays des fleurs à la rêverie : « qu’allait-il faire dans cette galère? »
  • Les rapports dragons célestes/royauté : Certes, nous avons compris que dieux > rois, et que ces derniers doivent le respect aux descendants des pères fondateurs de l’état mondial. Cependant, ce que les dragons célestes se permettent avec le petit peuple ne devrait pas pouvoir être possible avec des représentants de familles royales affiliées au Gouvernement (Don Charlos avec Shirahoshi). Alors oui, ce sont des dégénérés en perte totale de repères avec la réalité mais l’état mondial existe grâce à ses états constitutifs, si certains venaient à faire sécession en masse à cause de trop nombreux accidents diplomatiques de ce genre, ce serait une authentique catastrophe et ça, même un dragon céleste fêlé devrait le comprendre à minima. En fait, cette scène entre Charlos et Shirahoshi ne s’imposait pas, on avait compris que les dragons célestes étaient des malades, ce n’était pas la peine d’en rajouter maladroitement une couche (tout ça pour introduire Mysogard « le repenti »… La manœuvre aurait pu être plus subtile).
  • Le pays des Wa : pays d’origine de Ryuma et des samouraïs… mais il n’y a pas vraiment de samouraïs (faisons fi un moment de la définition donnée selon laquelle le terme désigne tous les guerriers de Wa de façon générique). À aucun moment, ils ne sont introduits en tant que caste. On ne fait que les deviner fugitivement (la scène d’intro de Zorro, la cour d’Orochi, le Mimawarigumi de Hotei, certains des partisans pro-Kozuki…), et pourtant on a des yakuzas, des bandits, des ninjas, des artisans, des commerçants, des sumotoris et des geishas beaucoup mieux décrits. Même parmi les « fourreaux rouges », tous ne sont pas sabreurs et moins de la moitié font figure de samouraï : Kinemon, Kiku, Kanjuro ?  – on n’est pas transcendé (à noter que j’exclus volontairement Denjiro, Ashura Doji et Kawamatsu). Si on considère que le charme folklorique de l’arc doit se baser au moins en partie sur le traitement de cette classe guerrière, on ne peut qu’être déçu.
Les Vinsmoke devisent sur le futur de leur « nation » (vol. 84, chap. 839)
Kyros, commandant en chef de l’armée de Dressrosa (vol. 74, chap. 742)
Révélation des minks : ils ont protégé Raizo (vol. 81, chap. 816)
Zorro tranche le magistrat samouraï qui conduit son exécution (vol. 90, chap. 909)

La redondance

Certes le charme de One Piece vient aussi de son sempiternel schéma d’arc : l’équipage arrive quelque part – prend conscience des problèmes du lieu dans lequel il a atterri – se fait des alliés et des ennemis – combats préliminaires – combat final – fin d’arc. Simplement, la combinaison de ce schéma avec certaines thématiques trop récurrentes, en vient à créer de désagréables impressions de déjà vu que la diversité des zones géographiques ne parvient pas à dissiper. La thématique omniprésente de la famille : la Don Quichotte family – la grande tribu des Minks – la « famille » de Gang Bege – la famille de Big Mom – la famille Vinsmoke. Les symboliques venant de jeux de sociétés : cœur, trèfle, pique, carreau chez Doflamingo, Tour/Cavalier/Fou et les « pièces d’échecs » homies chez Big Mom puis Jack, Queen et King chez Kaido (sans oublier « Joker » et les Numbers). Le concept « d’arène-prison » :  le Colisée Corrida, le monde des miroirs/monde du livre et les mines-usines d’Udon. Plus récemment, le « banquet-évènement » : la partie de thé de Big Mom répliquée par le festival du feu à Onigashima.  

On peut également mettre en cause les schémas narratifs. Oda reprend certaines des recettes qui lui ont réussi par le passé sans effort d’originalité et surtout sans parvenir à reconstituer ce qui faisait leur sel : les parallèles Alabasta/Ile des hommes poissons (Vivi = Shirahoshi ; Crocodile = Hody Jones), Skypiea/Dressrosa (système de pré-arc ; Doflamingo = Ener ; Gan Forr = roi Riku Dolt III) et surtout Enies Lobby/Totto Land (situation de Robin = situation de Sandy) sont révélateurs.  

supplique de Sandy à Tougato (vol. 85, chap. 856)
supplique de Robin à Enies Lobby (vol. 41, chap. 398)

La multiplicité des personnages

Je suis assez mitigé sur ce point puisque One Piece capitalisait énormément sur sa capacité à faire intervenir des myriades de personnages secondaires, sans pour autant brouiller le fil de l’histoire des personnages principaux. Cependant, il faut dire que tout au long du manga, cette tendance est exponentielle. Amazon Lily, Impel Down et Marine Ford sont des arcs particulièrement bien gérés au regard du nombre de personnages mais il faut rappeler que Luffy y est sans son équipage. Après l’ellipse, le défi n’est pas des moindres puisqu’il faut introduire les équipages des empereurs, conséquents par leurs tailles. Cependant, Oda a peut-être les yeux un peu plus gros que le ventre de manière générale, était-il réellement nécessaire d’introduire autant de personnages lors de l’arc de Dressrosa par exemple ? Le temps de narration accordé aux membres de l’équipage du chapeau de paille en pâtit nécessairement.

Les personnages principaux

Assez subtil cette fois, mais je trouve que les traits de caractères des chapeaux de paille, dans cette troisième phase, sont bien affadis. Résultat de cette dénaturation, l’équipage ressemble à présent à une seule entité constitué de plusieurs corps plutôt qu’à la somme de personnalités distinctes. J’exagère peut-être un tantinet, mais il faut bien reconnaître que plusieurs personnages font, à des degrés divers, les frais de cette dépersonnalisation : Zorro/Zoro, l’ancien « trio des faiblards » (Chopper, Pipo/Usopp, Nami), Sandy/Sanji (ce Raid Suit mon dieu…), la plus affectée par le phénomène restant Robin qui est complètement vidée de sa substance. De la femme mystérieuse, inflexible, doté d’un humour noir, on passe à une personnalité beaucoup plus quelconque (cf. sa réaction à la « mort » du dessin de dragon de Kanjuro qui est symptomatique).

La réaction de Robin devant le dragon d’encre de Kanjuro (vol. 80, chap. 804)

Les fruits du démon

De la même manière que pour les lieux, ou l’apparence des personnages, les fruits du démon sont soit diablement stylés soit complètement absurdes et encore une fois c’est la coexistence, le contraste entre les deux genres qui participe au charme de One Piece. Mais on ne peut s’empêcher de penser que dans la troisième phase du manga, l’auteur tombe à court d’inspiration, ou prend des libertés avec les règles qu’il avait lui-même édictées. Par exemple, le fruit de Machvise est une redite plus puissante de celui de Miss Valentine, celui de Gladius ressemble à s’y méprendre à celui de Mr. 5, le pouvoir de Pika et celui de Morley sont complémentaires, ceux de Buffalo et de Sharinguru sont jumeaux, les effets des pouvoirs de Big Mom et de Gecko Moria présentent beaucoup de similitudes (passons l’éponge, le fruit de l’âme, pour un empereur, ça claque), le pouvoir de Monet est le logia de la neige (Aokiji la glace ? Paye ton copié collé. En plus, en voyant ses jambes et ses ailes, je m’étais imaginé un fruit zoan mythique de la harpie. Vraie déception). D’ailleurs parlons en des logias, refuge de la force et de l’élégance. Nous avions la fumée, le feu, le sable, le tonnerre, la glace, la lumière, les ténèbres et le magma et il faut qu’on se tape les marais ?

Les effets ou la nature de certains autres pouvoirs laissent aussi confus (subjectif). Le pouvoir de Sugar qui transforme les gens en jouet (pourquoi pas dans l’absolu ? En plus on est dans la thématique marionnettiste qui tire les ficelles de Doflamingo), mais pourquoi, sinon pour faciliter grossièrement la trame narrative du mangaka, fait-il perdre la mémoire ? (En plus ça chevauche complètement les propriétés du fruit de Pudding qu’on voit deux arcs après) Je n’ai également pas compris pourquoi le pouvoir de Pika, qui a presque toutes les caractéristiques d’un logia, est un paramecia ?  (Un logia de la roche aurait régalé qui plus est). Le fruit de Señor Pink parait, quant à lui, complètement à côté de la plaque (nager dans n’importe quelle surface sauf l’eau, c’est quand même un comble).

Borsalino fait montre des pouvoirs de la lumière, Kizaru vs Rayleigh (vol. 52, chap. 512)
Démonstration du pouvoir des marais, Caribou vs Scotch (vol. 72, chap. 721)

Les primes

Point de détail par excellence, mais qui a vraiment irrité mon esprit cartésien en quête de logique : les primes. Une fois passé les petites incohérences de la phase 1 de mise au point (les pirates les plus redoutables d’East Blue plafonnent à 20 million de berry, ce qui plus tard dans le manga équivaut à un niveau de rang chèvre et Crocodile, bien que corsaire, n’avait sa tête mise à prix qu’à 81 millions de Berry), on se retrouve avec un schéma qui ressemble plus ou moins à ça :

  • 0 – 30 millions de Berry, quantité négligeable
  • 30 – 50 millions, pirate médiocre
  • 50 – 70 millions, pirate de niveau moyen qui commence à être considéré comme redoutable
  • 70 – 100 millions, pirate puissant
  • 100 millions et +, cador

A ce moment-là, les meilleurs primes révélées se trouvent aux alentours des 300 millions et un plafond est donné officieusement avec la prime d’Ace (550 millions, troisième par ordre d’importance dans l’équipage de Barbe Blanche, le pirate le plus fort du monde). On peut donc estimer à l’époque de Marine Ford que les primes des pirates les plus puissants, hors empereurs, dépassent rarement les 600-700 millions, à la louche.

Mais voilà, après l’ellipse, Oda rebat les cartes pour la première fois depuis ses premiers ajustements et avant que l’on s’y fasse, on est obligé de se coltiner des primes incompréhensiblement élevées au regard des anciennes normes (Caribou, Coribou, Bellamy, Pekoms, le baron Deloeuf, Edward Weeble, Don Chinjao, Pedro, les nouvelles primes des supernovae…). C’est seulement après les premiers affrontements avec des lieutenants d’empereurs et lorsque les primes des empereurs elles-mêmes sont révélées que l’on comprend un peu mieux les nouvelles modalités.

Et même lorsque on finit par les accepter, certains choix sont discutables (subjectif) :

  • Lao G : le bonhomme a littéralement soufflé un pirate à 542 millions (Don Chinjao) mais en vaut lui-même moins de 70. De manière générale, les primes gelées des membres de l’équipage de Doflamingo (ceux qui sont adultes avant la prise de pouvoir à Dressrosa) semblent trop basses (Diamante, Pica, Trébol, Señor Pink, Gladius, Machvise, Buffalo, Jora).
  • Caribou, Coribou, Bellamy : même en prenant en compte la révision à la hausse des primes, je ne trouve pas que ces personnages, par leur force ou leur « dangerosité », justifient des primes dépassant les 150 millions.
  • Orlumbus : à la tête d’une immense flotte mais ne vaut guère « que » 148 millions (on pourrait appeler ça le « syndrome de Don Krieg »).
  • Les primes de Charlotte Oven et Charlotte Daifuku : dans le top 5 des fils les plus puissants de la famille Charlotte, mais dont les primes (300 millions) semblent trop peu élevées par rapport à celles du baron Deloeuf, « Cavalier » de l’équipage (429 millions) et surtout de Pekoms, un cadre sans-titre de l’équipage (330 millions). Mon côté pointilleux aurait également aspiré à voir plus de primes pour un équipage aussi énorme : Amande, Opéra, Galette, Compote, Streusen, Nusstorte, Diesel, Flampe, Bavarois, Citron, Cinnamon, Raisin, Yu Yuan…
  • Don Sai : Commandant de la flotte du pays des fleurs et l’un des combattants les plus redoutables du colisée mais une prime de « seulement » 210 millions, valable aussi pour son frère dont la tête n’est pas mise à prix malgré son statut de commandant en second.
  • Ce qui fait l’intérêt des primes, c’est leur aspect personnalisé : rien de plus décevant par conséquent que l’augmentation groupée de + 50 millions post-Dressrosa, l’auteur aurait pu conjurer sa flemme pour faire quelque chose d’un peu plus élaboré.

Conclusion

J’en ai fini avec mes observations. Je me rends bien compte qu’indépendamment elles peuvent paraître fragile pour démontrer la baisse de qualité de One Piece, sont parfois subjectives, ne sont pas toutes absolument novatrices en soit, surtout les dernières (des fruits farfelus sans logique et des primes incohérentes, il y en a depuis le début de l’histoire) et qu’en soit, il est difficile de reprocher à un manga d’avoir les défauts de ses qualités. Cependant, une fois ces observations mises bout à bout, je trouve que cela fait sens de dire que le plaisir ressenti à la lecture est vraiment moindre depuis la fin de l’arc des hommes poissons et malheureusement cette tendance se confirme toujours à l’heure actuelle. De mon point de vue, l’arc de Wano, pourtant fil directeur de la narration depuis Punk Hazard, ne relève pas tellement le niveau.

Sources